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Comment s’évaporent les amis.

April 22, 2011

 

 

 

 

 

       

 

   Comment s’évaporent les amis.

 

 

     Mohamed ould Hanefi.

 

 

 

Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant vécu, ne peut être qu’une pure coïncidence.

Les personnages de ce roman sont le fruit de ma seule imagination.

 

                        Tous droits réservés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La clique.

 

Voilà ça fait longtemps…très longtemps… mais je vais essayer de ramoner ma mémoire. Il est un devoir de repenser le passé.

Sans  passé, nous ne sommes pratiquement que des minutes qui passent. Des nombres qui diminuent chaque seconde, d’une unité, des corps qui s’amenuisent, pour retourner au néant duquel nous sommes sortis. Le passé est la somme de ce que nous avons été, le résultat de ce que nous avons réalisé et le plaisir de ce que nous avons fait pour nous-mêmes et pour tous ceux que nous aimons, ou que nous avions aimé. Nous sommes aujourd’hui ce que nous avons élaboré durant les périodes passées et nous serons demain ce que nous accomplissons aujourd’hui.

Mais le passé est surtout, le dossier que nous allons tôt ou tard présenter à Dieu, et duquel dépendra notre salut.

 

Il est vrai que nous étions plusieurs. Des amis d’enfance qui comme tous les enfants du monde jouaient rêvaient. Mais surtout nous étions liés par un amour très fort, car tous nous étions parents, ou proches parents. Un pacte silencieux et tacite, nous liait. Chacun de nous était tout pour les autres.

 

Le plus gros de notre temps,nous le passions à courir, nous aimions courir au abords de notre jeune capital qui n’avait encore que quelques constructions en dur et qui était surtout formée d’une série de tentes qui parsemaient les vastes étendues d’un pays qui s’étendait à perte de vue et dont les habitants étaient encore très peu nombreux, et avaient peur de vivre dans la ville ou de côtoyer les blancs qui colonisaient le pays, et dont la présence était encore très forte dans les maigres rouages d’un Etat presque embryonnaire .

 

Mes amis étaient, tout dans ma vie. Je les aimais comme j’aimais la vie. Ils étaient la part de bonheur que le Maître de l’univers m’avait octroyée. Mon amour pour eux était sans limite; et l’une des habitudes que j’avais le matin de bonheur quand je me réveillais, était de m’assurer que mes amis étaient là dans le coin de mon cœur que je leur avais réservé et qui était mon moi le plus profond. Quelque part là dans mes idées ou dans ma personne dans une place imprécise de mon être, là où je garde mes choses les plus précieuses, il y avait mes amis.

 

Dès que j’ouvrais les yeux le matin, tel un général qui passait en revue ses troupes, je repassais en mémoire le groupe tout entier.

 

Sidi Boujouma, était le plus pauvre et le plus gentil du groupe, il était l’homme des tâches difficiles. Quand nous décidions de voler quelques tomates dans les jardins de l’hôpital, c’était lui qui avait toujours assez de courage pour sauter par-dessus les haies pour apporter les juteux fruits dont tout le groupe raffolait. Même si par deux ou trois fois, il a eu à expérimenter les douloureux coups de fouets du jardinier furieux, qui n’avait assurément pas fait tant d’efforts pour que de sales garnements de notre espèce viennent se goinfrer à ses dépends et à son insu dans ses jardins.

 

Hamzah était un jeune garçon courageux et fort qui avait un sens très fort de l’honneur. Son père était un arabe, au sens mauritanien du terme. C’est-à-dire un homme issu d’une tribu guerrière où il n’y avait pas de place pour les lâches, même âgés d’une dizaine d’années.

 

Quand nous devions affronter lors de nos incessantes querelles, les enfants d’un autre quartier, nous devions toujours nous assurer que Hamzah était là. Sinon il fallait reporter l’affrontement au risque de perdre la bataille.

Tant de fois je l’ai vu brandissant son redoutable gourdin, repousser des hordes de gamins déchaînés qui étaient venus dans la ferme intention de nous ravir le précieux prestige que nous avions de régner sur le quartier le plus populaire de la ville.

 

 Hmedou était mon ami le plus proche. De tout le groupe, il était   le garçon honnête, intègre, qui ne mentait jamais quelles que soient les circonstances et quelles que soient les conséquences.

Il était bon par nature et tout le monde l’aimait. Il avait déjà à son âge la tête d’un philosophe; qui semblait s’ennuyer de nos jeux qu’il trouvait peut- être trop enfantins à son goût ! Je l’aimais sans savoir pourquoi, beaucoup plus que les autres et souvent quand le petit groupe se scindait en deux, je veillais toujours à être de  son côté.

 

Souvent quand nous allions à la “matinée” pour voir un film,  c’était toujours lui qui nous dénonçait. Le cinéma nous était  interdit. Nos parents disaient que voir les films venus d’occident était un acte dangereux pour des gamins comme nous. Les films enseignaient le vol et la violence d’après nos familles,  et mon père ne manquait jamais de nous administrer une bonne raclée à chaque fois que notre secret était dévoilé.

 

Bien sûr, nous prenions nos précautions et inventions à chaque fois un nouveau mensonge pour échapper à la redoutable cravache. Tantôt nous étions allés aux dunes de sables qui cerclaient la ville pour apprendre à “culbuter” ou “chez des amis  pour réviser nos leçons”.

Nous étions tous de connivence pour donner la même réponse, mais quand la question était adressée à notre ami Hmedou, il répondait que nous étions au cinéma et c’était la rossée.

 

Slemli était notre parent, il habitait dans la maison de mon père. Son père était originaire du Nord. Il était le fils d’une famille traditionnelle et était fier d’appartenir à une famille guerrière. Il ne manquait jamais une occasion de nous instruire sur les innombrables histoires de combat que sa grand-mère lui racontait et dont ses ancêtres étaient les acteurs principaux.

Il était beau et le savait. Un peu plus âgé que le reste du groupe; il montrait déjà une certaine préoccupation pour son physique extérieure, et ses tenues vestimentaires.

Hamza qui ne perdait jamais une occasion de le taquiner, disait qu’il se servait d’un miroir pour porter ses chaussures. Slemli  était un brave garçon qui accordait aussi beaucoup d’intérêt  pour ses études, et passait le plus gros de son temps à réviser ses leçons.

 

Les deux frères Tijanis étaient issus d’une tribu maraboutique. Tous les deux récitaient la totalité du livre saint du Coran et étaient doués d’une éducation que toutes nos familles jalousaient.

Seulement les deux frères Tijanis, étaient très peu enclins aux combats que nous livrions chaque jour aux groupes ennemis et souvent quand les batailles devenaient violentes, ils se retiraient des champs de bataille malgré nos protestations et nos railleries.

 

Matalla était un jeune métis, qui habitait dans la maison de mon père. Il était costaud et fort. C’était un garçon jovial à l’air    avenant qui ne perdait jamais une occasion de rendre service ou de protéger l’un de nous quand un garçon l’attaquait à l’école.

Mon père l’aimait beaucoup, car il avait toujours un profond respect pour les aînés. Après les repas c’était toujours lui qui faisait le thé traditionnel pour mes parents et surtout lui qui n’oubliait jamais de mettre dans la bouilloire, l’eau nécessaire aux ablutions de mon père.

 

Il y avait d’autres garçons dans notre clique qui venaient et disparaissaient selon les circonstances. Tous m’étaient chers et constituaient un monde que je chérissais plus que tout au monde

 

Tous ces visages  constituent un flou souvenir dans ma mémoire. Chacun avait un rôle, d’une extrême importance dans les pages passées de ma vie tumultueuse et extraordinaire.

Plus que des frères ils constituaient une partie de moi-même qui s’est effritée avec les secousses imperturbables du temps. J’ai beau avoir vécu des milliers et des milliers d’événements par la suite, traversé des siècles et des siècles de transformations et de changements incroyables, ces garnements sont restés là, quelque part dans mon être profond et c’est souvent avec une grande mélancolie et une profonde tristesse, que je revoie le déroulement de ce  film plein de cris et de mouvements, ces gosses déchaînés qui n’avaient qu’un seul but dans la vie : jouer et recommencer à jouer encore jusqu’à l’épuisement total.

 

Mon frère Camini faisait partie du groupe. Je l’aimais beaucoup il était à la fois mon frère et mon ami, car nous étions à peu près du même âge. Je devais cependant l’éviter dans les jeux, car tout le monde savait que deux frères ne devaient jamais être du même bord ceci portait malheur à nos parents, pouvait générer de graves problèmes pour la famille et attirer le mauvais oeil. Quand nous devions nous départager pour former deux équipes, la première chose était donc de placer les deux frères face à face, pour leur éviter le risque de se retrouver ensemble.

 

Camini était ce que j’avais de plus précieux. Je faisais tout pour couvrir ses faiblesses. Il était un peu mou et excellait surtout dans son aptitude à manger le chocolat. Il était de nature paisible et reculait souvent devant les affrontements violents qui nous opposaient à d’autres groupes de jeunes garçons et quelquefois entre nous-mêmes.

 

Combien de fois ai-je simulé sournoisement une faiblesse pour lui permettre de marquer un but au cours d’un match ? Ou trébuché volontairement pour qu’il arrive dans mon camp lors d’un jeu de cache- cache.                    

Bien sûr, je devais  constamment faire preuve d’une grande prudence, pour que mon faible pour mon frère ne soit pas perçu par les autres, qui me condamneraient inévitablement pour mon manque de justice et ma faiblesse

 

Parmi mes amis, il y avait aussi Miki, mon chien fidèle. A force de jouer avec nous Miki se prenait presque pour un jeune garçon et fouinait son nez dans toutes nos entreprises, faisait preuve d’une très grande prouesse lors de nos jeux mouvementés et souvent c’était lui qui allait chercher un ballon qui est allé trop loin.

 

 

 Un jour que nous étions ensemble mon frère et moi, nous décidâmes de lui faire manger un peu de chewing-gum. Nous n’avions que deux chewing-gums “Malabars” et avec Miki, nous étions trois. Chacun de nous, mon frère et moi coupa une moitié de son “Malabar” et le tendit à l’incroyable chien.

C’était la première et la dernière fois de ma vie, que j’ai vu un chien mastiquer tranquillement son chewing-gum, en secouant sa queue de bonheur.

 

Le marabout, nous a souvent commandé de nous débarrasser de ce chien.

Il a même prétendu que les anges de la miséricorde ne pénètrent jamais dans un logis où se trouve un chien.

Nous avons souvent pensé qu’Allah, nous pardonnerait bien ce petit péché. Allah pardonne sans compter, il est le tout bon, le tout miséricordieux.

 

Et puis parmi les exceptions faites par le prophète, pour élever un chien, figure la permission de posséder un chien de garde.

Aucun gardien au monde n’était plus efficace que Miki et avant lui feu son père Kalache.

 

En tout cas pour mon esprit puéril, Miki n’était qu’un ami, parmi mes amis et je l’aimais comme j’aimais Sidi, Hamza ou mon frère Camini.

J’étais aussi bien prêt à faire le plus grand sacrifice pour le tirer d’un mauvais pas.


 

                           L’expédition

 

Ce jour là, nous étions tous ensembles. Nous avions décidé d’aller derrière l’abattoir de la ville pour voir les œufs d’un pigeon que Sidi Boujouma avait repéré en revenant des jardins avec son père.

L’abattoir était loin de la ville. C’était un lieu qu’on disait hanté par les Djinns, à cause des flots de sang que les malheureuses bêtes déversaient sur son sol avant de rendre l’âme.

D’après la vieille Koumba que tout le monde disait sorcière, et que j’aimais comme une mère, pour sa douceur et son agréable caractère, les diables de l’abattoir avaient des formes très diverses.

Certains avaient des cornes et des queues; d’autres encore avaient des yeux partout, riaient avec leurs oreilles et écoutaient avec leurs langues.

 

Koumba connaissait personnellement une diablesse qui se nommait Kara-oum-krara, capable de transformer les petits garçons en petites souris, de vous transformer en singe, ou encore de mettre votre nez au-dessous de vos yeux quand tout le monde savait que vos yeux étaient au-dessus de votre nez.

 

Les histoires de Koumba, la sorcière aiguisaient mon imagination. Et souvent beaucoup de temps après qu’elle eût cessé de parler, je restais la bouche bée, les yeux grands ouverts  perdu dans quelque labyrinthe obscur de ma fertile imagination.

Ma mère nous a souvent conseillés de ne pas nous approcher du pauvre logis de la vieille femme. Tout le monde pensait qu’elle avait les yeux d’une “Sellala”, une femme vempire qui était capable de boire votre sang à distance.

 

Le Hajjab, qui grâce au science occultes, qu’il était seul à connaître, avait affirmé qu’à plusieurs reprises, il avait vu la “Sellala” se transformer en corbeau noir, et voler dans les airs vers un festin nocturne pour partager le cadavre d’une de ses victimes avec les autres anthropophages de la nuit…

 

Bien sûr, on ne pouvait jamais mettre en doute les paroles du saint homme.

Il voyait le visible et l’invisible et en imposait encore plus par son physique unique dans son genre.

Il pouvait voir le monde du mystère et connaître le futur, dont les secrets étaient pourtant exclusivement connus par Allah.

 

En passant près de la cabane de la vieille femme, je ne pus m’empêcher de frissonner. C’était exactement vers cet abattoir, lieu de souffrances des âmes et domaine  des ténèbres que j’allais conduire mes hommes. Et encore à un moment crépusculaire où bientôt la lumière allait laisser place à l’obscurité et aux forces du mal.

 

Il fallait faire vite, pour revenir avant la prière du Maghreb”Lemsa”……

 

 

“Lemsa” c’est exactement le moment ou le jour fatigué de veiller sur les hommes, laissait place à la nuit et lui donnait pour de longues heures le loisir de terroriser ceux qui sont loin du logis familial et de la protection de leurs parents.

Cette intersection entre le jour et la nuit constitue le moment    des superstitions aussi bien des petits que des grands.

Il ne faut par exemple jamais commettre la grave erreur de passer sous la “Khalva” ouest de la tente. C’est sous cet angle que se cachent les esprits malins qui guettent l’imprudent qui commettrait la bavure de passer par ce lieu hanté.

La cendre aussi est hantée, ainsi que le lieu où une bête a été égorgée. C’est le “Dem el madhbah”.

 

Rien que d’entendre ce mot, nous faisait dresser les cheveux sur la tête. “Dem el madhbah” c’est-à-dire le sang de ceux qui ont été égorgés.

J’imaginais aisément les souffrances de ces pauvres êtres qu’on obligeait à renoncer à la vie en passant et en repassant un couteau tranchant sur leurs carotides et leur trachée artère. Je pouvais entendre dans mon esprit effarouché le bruit affreux de cette horrible opération. Cet assassinat légal d’un vivant qui n’avait ni la capacité de se défendre, ni le pouvoir de parler ou d’implorer un pardon. Ces yeux tristes qui se referment définitivement à la lumière, fixés sur des hordes d’enfants inconscients et criards. Des garnements qui exprimaient une joie mêlée de peur devant cet acte qu’ils savaient irréversible et qui consistait à priver un être vivant de son droit à respirer l’air libre et à brouter les herbes du Seigneur des mondes. L’anéantir pour consommer sa chair, ou souvent simplement pour satisfaire la gloutonnerie d’un hôte ou ménager la vanité.

 

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Nous marchions en silence. Hamza et moi, étions à la tête du groupe.

Plus nous nous enfoncions dans les fourrés, plus le doute s’insinuait dans nos esprits enfiévrés. Ces œufs de pigeon étaient un trésor inespéré pour le groupe. Avant d’entamer cette expédition périlleuse, nous avions déjà calculé et recalculé  ce que cette précieuse découverte allait nous apporter.

 

Soudain, j’ai réalisé que quelque  chose ne tournait pas rond Partout c’était des”Avernane”, les euphorbes.  A perte de vue, il n’y avait que des euphorbes. Plus de maisons, plus de tentes plus rien auquel nous pouvions accrocher nos espoirs de retraite au cas où un danger menacerait. Nous étions vraiment à la merci des éléments de la nature.

Il y avait déjà longtemps que nous avions dépassé l’abattoir et le soleil penchait dangereusement vers l’horizon qui ouvrait déjà une gueule rouge et béante pour l’engloutir

 

-Sidi, tu es sûr d’avoir vu ces œufs?

C’était la voix étranglée et inquiète de Slemli qui commençait à trouver la distance trop longue et le résultat peu probable.

-Euh…oui, oui…je crois que…je ne crois pas que…peut être que la maman pigeon, a décidé au dernier moment de déplacer ses petits…pour éviter les curieux…je ne sais plus.

Cette réponse chevrotante et mal assurée de Sidi Boujouma eut l’effet d’une catastrophe sur le petit groupe.

Et soudain là au milieu de nulle part, dans cette intensité de silence, le plus jeune frère Tijani se mit à pleurer, puis à hurler a tue tête.

Ses cris montaient en crescendo, pour redescendre en une pauvre plainte:

-Je veux ma mère…je veux rentrer chez moi…nous allons mourir…les diables.

 

Nous avions perdu la direction ; et les quatre points cardinaux n’avaient plus qu’une couleur à nos yeux : La peur.

 

Une frousse incroyable s’était emparée du petit groupe et de connivence nous avons tous pressé le pas au même moment.

 

Comme si toutes nos réactions venaient de la même origine;

Chacun de nous n’avait plus qu’une idée en tête : éviter d’être le dernier. Le bruit de nos pas brisant l’herbe sèche, formait des sons qui se traduisaient dans nos oreilles en de multiples menaces proférées par des êtres féroces qui nous guettaient tapis dans l’ombre à chaque détour du chemin.

 

Un anneau de silence nous entourait et se resserrait sur le petit groupe. Une menace invisible nous accompagnait, et tel un reptile venimeux qui guette le moindre mouvement de sa victime pour l’anéantir, cette forme informe, nous accompagnait pour accomplir ses noirs desseins.

 

Matala qui allait un peu à l’écart de la bande désemparée s’arrêta soudain, les yeux illuminés par un bonheur intense. Son visage rayonnait d’une joie mêlée de fierté.

-Venez voir, j’ai trouvé cria t il tout excité.

 

Et là, sous ses pas nous vîmes…deux œufs mouchetés couleur de la fortune et de la chance. Deux petites boules blanches et marron qui n’attendaient qu’une main pour les prendre.

 

Slemli éclata de rire. Un rire incoercible, qui secouait tout son corps. Il pointait le doigt vers le groupe avec un air moqueur.

C’était la première fois qu’aucun des mousquetaires n’avait essayé de cacher sa couardise. Nous étions tous, mis à nu les uns devant les autres à cause de cette faiblesse collective, qui a brisé notre orgueil et montré les limites de notre courage.

 

Les œufs étaient sous un arbuste “Attila”. Chez nous on coupait un bout de bois dans cet arbuste pour en faire un cure dents. C’était un arbuste qui portait  chance on disait même, que l’envoyé d’Allah avait utilisé cette plante pour nettoyer ses dents.

C’était donc une occasion de faire un cadeau pour les parents et éviter peut être l’inévitable cravache qui nous attendait.

D’autant plus que l’espoir de retour avant la nuit était devenu très peu probable, vu le rideau d’obscurité qui prenait possession de tout ce qui nous entourait.

 

Mon frère Camini, occupé à tailler le cure dents dans la plante vit soudain quelque chose bouger sous le tronc. Une forme  couleur de sable s’approchait dangereusement de son talon.

Il s’écarta brusquement, les yeux exorbités, le visage blanc de terreur. Son doigt indiquait une masse fluide qui bougeait.

Il avait la voix coupée par la peur…c’était une vipère de la race la plus dangereuse. Une “Lev’a”.

Ces œufs étaient des œufs de vipère. Nous étions en train de rêver au milieu d’un nid de vipères féroces.

 

C’était certainement ces redoutables vipères Djinns dont la vieille Koumba nous avait tant parlées. Ces reptiles entraient dans votre corps et par les chemins tortueux de vos nerfs, prenaient possession de toute votre personne, pour vous faire mourir de la mort la plus douloureuse et la plus impitoyable qu’on puisse imaginer.

 

Il n’y avait pas besoin de parler. D’ailleurs personne n’avait plus de voix pour dire quoi que ce soit.

Nos cheveux s’étaient dressés sur nos têtes, et comme répondant à un signal invisible, c’était la débandade.

 

Dans un élan irréfléchi, toute la bande s’était ruée, chacun dans une direction différente. Tous étaient poussés par l’espoir de s’éloigner le plus possible de ce lieu sinistre.

 

Je sautais par-dessus les euphorbes avec la légèreté d’une plume au vent. Mes forces étaient quadruplées par la peur. Plus je courais plus j’avais peur et plus j’avais peur, plus ma vitesse redoublait. Bientôt j’avais perdu de vue tout le monde. J’étais seul au milieu de toute cette nature, qui commençait déjà à prendre des formes effroyables et hostiles.

Malgré l’obscurité qui s’était installé, je voyais les couleurs des monstres qui m’entouraient. Ils m’accompagnaient dans ma course folle et riaient de me savoir à leur merci. Des milliers d’yeux et de gueules ouvertes sillonnaient mon chemin.

Les euphorbes s’étaient mutées en êtres horribles et menaçant qui barraient mon chemin et tendaient des tentacules puissants et monstrueux pour me saisir

 A chaque enjambée, je sentais le sol se dérober sous mes pieds et tantôt devenir flasque et collant pour freiner ma course.

J’avais l’impression de courir, sans bouger de ma place.

 

Ma tête bourdonnait, mes membres étaient lourds mes pieds étaient de plomb et ma raison vacillait.

 Bientôt ma lassitude était devenue telle, que je ne réagissais plus aux idées qui me tourmentaient la tête.

Mes jambes ralentirent et résigné, je m’arrêtais au milieu de la nuit. Ce sifflement aigu et métallique, emplissait toujours mes oreilles.

Je ne pouvais dire exactement si ce bruit continu était à l’extérieur ou à l’intérieur de mes tympans.

 

Où étaient partis mes amis ? Je fus pris d’une grande tristesse à l’idée que peut être j’avais perdu mes compagnons pour toujours.

Si près du but…

Je me suis souvenu des paroles de Mohssen le maître coranique qui m’avait dit que celui qui quittait ce monde en prononçant la profession de foi, entrait au Paradis, sans effort.

“La-illaha-illallah”, prononçai-je convaincu, mais avec une amère saveur de regret au fond de la gorge.

Il faut dire quand même que ce monde ci est agréable et qu’y renoncer ne va pas sans quelque amertume…

 

Nous avions calculé ce que ces œufs de pigeon pouvaient nous apporter. Une manne tombée du ciel…

Il s’agissait de les laisser couver sous la poule de Mbarka notre voisine. Avoir deux oiseaux. Sûrement un mâle et une femelle.

Ce couple d’oiseau sera à l’origine d’un élevage d’oiseau qui allait se multiplier à une vitesse que nous avions calculée à des dizaines de volailles par ans.

Deux membres du groupe devaient se relayer pour vendre le fruit de notre élevage au marché. C’était la fortune….

 

Je pouvais toujours entendre les voix des démons qui m’entouraient dans la nuit. Leurs propos étaient devenus même un peu plus distincts depuis quelques minutes.

Je pouvais clairement entendre ce qu’ils disaient :

-” Ce sera douloureux ce soir.”

-“Les peaux vont se détacher de la chair”

-” Si ce n’était la cupidité de ce con de Boujouma rien ne serait arrivé.

 

Mon Dieu c’étaient mes amis au grand complet, qui ayant repéré les lumières de la ville se dirigeaient vers la punition collective.

Apparemment ils ne s’étaient même pas aperçus de mon absence et quand je rejoignis le groupe, personne ne manifesta le moindre étonnement de me voir.

Tous marchaient les mains plaquées sur les fesses. Car c’était toujours sur cet endroit sensible de notre être que nous devions  recevoir le prix de nos fautes.

Il parait que ce soir ce prix sera exorbitant, vu la fin tardive de notre fugue.

Il n’y avait pas preuve de péchés plus compromettante, que nos mines ternies par cette effrayante épreuve que nous venions de passer…

 

Tans pis la cravache d’un papa est toujours beaucoup plus miséricordieuse et beaucoup plus sure que les griffes acérées  d’un diable.    

 

 


                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         Ahmed Lemtarnech.

 

 Le maître, monsieur Labat répétait la phrase de la dictée pour l’énième fois.

Mon porte-plume entre les doigts, je l’écoutais, sans rien entendre. Mon esprit était ailleurs, bien loin de la classe…

-Hanefi! Tonna la voix puissante et tonitruante de l’instituteur, tu dors en classe?

J’ai sursauté si fort, que j’ai renversé l’encrier sur ma table.

-Pardon monsieur balbutiai- je effaré tout en essayant de me servir du buvard pour arrêter le flot noir qui avait déjà ravagé la moitié de mes affaires scolaires.

 

Le maître était dans ses mauvais jours, et ma négligence avait attisé son courroux.

Je pouvais voir clairement ses pupilles se rétrécir derrière les énormes hublots qui lui servaient de lunettes.

 

-Au tableau…à genoux; tonitrua t-il, hors de lui. Enfant de peu d’éducation…je t’apprendrai moi comment dormir en classe pour préparer ton cours moyen deuxième année…fainéant, tu verras…

 

Il était secoué par une quinte de toux qui faisait trembler tout son corps. Monsieur Labat était asthmatique et les couches de poudre de craie qui s’était déposées sous le tableau noir au cours des années n’arrangeaient pas ses affaires. 

 

Je sortis au tableau, en essayant de passer le plus loin possible du fauve furieux et me mis à genoux, soulagé. J’avais évité le pire : monsieur Labat quand il se fâchait contre l’un de nous avait coutume de pincer son oreille entre les ongles du pouce et de l’index jusqu’au sang. Je suis passé tout près du supplice horrible et ce n’était pas sans un réel plaisir, que je sentis mes genoux prendre contact avec le sol rugueux et sale de la classe.

 

Qu’est ce qui m’avait pris ce matin là? Et pourquoi suis-je resté absorbé par ce que j’avais vu la veille dans la maison de Ahmed Lemtarnech?

 

Il faut dire que la maison de Lemtarnech était la seule de la ville qui méritait le nom de “villa”, par lequel on la désignait.

Les arbres toujours verts qui entouraient, la demeure, dénotaient un faste qui contrastait avec la sécheresse, qui caractérisait cette région du pays, connue pour ses Sebkhas salées et peu fertiles.

Les arbres “prosopis”, nouveaux dans le pays contrastaient nettement par leur vert clair et rayonnant avec la maigre nature terne et triste du paysage maritime. La maison peinte en blanc écarlate ressemblait à un œuf d’oiseau dans un nid de nature verte et prospère.

 

Nous étions en train de jouer aux billes, Slemli et moi quand une douce musique filtrant de la demeure du riche homme attira notre attention. Il semblait d’après la rumeur qui nous parvenait de la maison, que le richissime personnage donnait une fête chez lui.

 

Nous nous approchâmes de l’enceinte de la cour, et vîmes un très grand nombre de personnes installées sur des “Tarkiyas”. Ces tapis venus d’Iran et de Turquie, qui étaient la marque des fastes que le gouverneur de l’univers octroyait à qui il veut parmi ses serviteurs.

Voilà un riche personnage qui partageait sa fortune avec les autres de façon désintéressée et généreuse. Je me souvins de la phrase dans le livre saint qui disait :

Ils nourrissent de nourriture, pour l’amour de Dieu le pauvre et l’orphelin et le prisonnier- Rien d’autre: c’est pour le visage de Dieu que nous vous nourrissons : nous ne voulons de vous ni récompense, ni gratitude.”

 

Slemli et moi, nous n’appartenions à aucune de ces trois catégories de nécessiteux spécifiées dans le livre sacré, mais nous ne voyons aucun inconvénient à jouer leur rôle ne serait ce que le temps de nous remplir le ventre de ces bonnes choses dont l’odeur s’échappant de cette maison nous chatoyait les narines.

 

 

Des esclaves de tous les âges distribuaient boissons de “Zrig” et méchoui de mouton, à tous ceux qui avaient des dents et qui étaient disposés à se remplir le ventre.

-Quelle aubaine, dis-je à mon ami Slemli, entrons vite…

 

Et nous entrâmes au milieu de cette euphorie générale.

Dans cette propriété de rêve chaque convive se laissait entraîner par le goût du plaisir qui chatouillait les cinq sens, surtout l’auditif et le gustatif.

 

Des plats bizarres circulaient entre les groupes d’invités, qui semblaient avoir perdu la tête. J’ai vu deux hommes à l’air respectables, brouter une herbe, qu’ils appelaient gaiement “ça lade” ou quelque chose de ce genre.

C’était est une honte. Un vrai mauritanien ne serait pas descendu à une telle bassesse. Seuls les moutons broutent l’herbe chez nous. Et puis c’était stupide. Pourquoi mangerait-on cette plante quand on est entouré de carcasse de moutons grillés par les mains les plus habiles du monde en cette matière?

 

De toutes les façons ce n’était pas le moment de s’attarder sur les défauts d’autrui, nous avions mieux à faire. Et puis l’envoyé de Dieu n’a-t-il pas dit que l’une des meilleures caractéristiques du musulman est de ne pas fouiner son nez dans ce qui ne le regarde pas.

 

Une servante à la croupe énorme vint déposer un plat de couscous   fumant devant nous. Au-dessus de ce plat national, il y avait bien la moitié de tout un mouton.

Slemli et moi, nous retroussâmes nos manches et nous nous mîmes à la douce tâche de nettoyer ce plat appétissant.

Un serviteur vint même nous servir le thé. C’était une preuve  supplémentaire que nous étions devenus des “grands”. Seuls les grands avait le droit de boire le thé.

 

Quel homme juste que cet Ahmed Lemtarnech! Voilà une maison bénite dans laquelle tout le monde avaient ses droits et sa part de respect.

Nous mangions frémissants de plaisir et de bonheur au milieu de cette sublime atmosphère de faste et de félicité.

 

 

 

 

Une femme se leva. C’était une griotte. Et empoignant son “Ardine”; elle commença à chanter.

Sa voix déchirait le silence, et les bouches s’arrêtèrent de mastiquer, quand elle aborda le “Vakou”… Elle chantait l’épopée des braves, la générosité de ceux qui ont vécu dans l’honneur et la vertu, ceux que les bassesses de ce monde n’ont pu corrompre.

Elle chantait la Mauritanie profonde, la Mauritanie des vrais mauritaniens. Les pieux, les nobles, les fidèles aux principes…

La griotte chantait…j’avais la chair de poule. Tout mon corps était secoué par un tremblement incoercible.

 

J’avais envie de me battre et je ne savais pourquoi, ni contre qui.

La femme était devenue maintenant une boule de sentiments bouillants et impétueux qui défiaient le monde tout entier.

“Nous avons l’honneur d’être des fils de rois et quand commence la bataille…que vive la mort, quand sonne le trépas…”.

 

Un homme se leva. C’était un griot, il empoigna à son tour sa redoutable “Tidinit”, stimulé par le chant de la griotte, il entonna à son tour le chant des braves. Sa voix puissante jouait avec les âmes des convives. Et il raconta…la “T-hédina” de la tribu de Ahmed Lemtarnech…braves parmi les braves et généreux plus que la pluie et le vent…les  fils et petits fils de Ali cousin du prophète.

Secours pour les faibles… et lions devant les ennemis…mains invisibles de Dieu, pour soutenir la veuve et essuyer les larmes de l’orphelin…El kiram…descendants d’El kiram.

 

Slemli pleura, cet homme chez qui nous étions, appartenait à sa tribu. La “T-hédina était donc aussi la sienne.

La joue encore gonflée par un morceau de méchoui qu’il n’avait pas fini de mastiquer, il s’était arrêté de manger et tremblait de tous ses membres.

 

Un homme élégant à l’air doux et sympathique s’avança et jeta une poignée de billets de banque sur le couple de griots, qui redoubla d’éloge. Dans la région de lumière où il était, je pouvais voir qu’il était richement vêtu d’un boubou de Bazin d’une blancheur éclatante.

Il souriait à tout le monde et était entouré d’une auréole de bonté que je n’avais jamais vue auparavant.

 

Une bouche murmura tout près de nous: ” C’est Ahmed Lemtarnech…qu’Allah bénisse son nouveau-né et qu’il lui assure un soutien par ses enfants et les enfants de ses enfants.”

 

Ceci était donc “Lessem” du fils d’Ahmed Lemtarnech.

C’est au cours de cette cérémonie, célébrée sept jours après la naissance du nouveau-né, qu’on lui donnait un nom. Cette fête prenait souvent chez les personnes riches la même allure que la cérémonie de mariage et on y dépensait sans compter aussi bien par charité pour les pauvres que pour marquer le prestige de la famille.

 

Qu’Allah accorde longue vie à Ahmed Lemtarnech, à son fils et aux fils de son fils…il a respecté la coutume.

 

Ahmed Lemtarnech, voilà un nom qui sera source de grands changements dans le reste de ma vie…

 

Sur le chemin de retour Slemli et moi nous marchions en silence. Depuis que nous avions quitté la demeure du généreux personnage, nous n’avons échangé aucune parole.

Chacun de nous marchait les yeux fixés sur ses pensées.

 

Lui, il revivait le glorieux passé de ses ancêtres, les griots lui ont rappelé par leur cantique qu’il était fils et petit-fils de personnages prestigieux, qui ont laissé des bibliothèques de vertu pour la postérité. Il devait donc se surpasser pour mériter d’appartenir à de tels ascendants.

 

Moi, je pensais à Ahmed Lemtarnech. Jamais personnage n’avait été aussi singulier et aussi impressionnant à mes yeux.

Si seulement je pouvais être Ahmed Lemtarnech, ne serait ce que l’espace d’un jour. Combien de malheureux j’aurais pu secourir, et combien de sourires j’aurais pu dessiner sur des visages misérables et oubliés de tous.


 

                                   La Sellala 

 

 

Je regardais la sorcière, Koumba qui s’affairait pour mettre de l’ordre dans sa pauvre demeure.

Elle était pratiquement installée à même le sol. Un vieux tapis, aussi âgé que sa propriétaire constituait le seul meuble dont elle disposait. Dans un coin de la cabane, de vieux pots de boîtes de conserves entassées contenaient ce que la vieille femme avait obtenu au cours de ses longues randonnées dans la ville pour attirer quelque pitié des passants, qui la fuyaient comme la peste.

Avec le temps, les mauvaises langues ont tissé une image satanique de la vieille femme.

On prétendait qu’elle se nourrissait du sang de tous ceux sur qui tombaient ses yeux rougis par les privations.

Elle avait à plusieurs reprises, endossé la responsabilité de la maladie d’un enfant terrassé par le paludisme ou de l’avortement d’une dame, condamnée par le sort à ne pas jouir d’une maternité.

 

C’était toujours la même réponse : L’enfant a été “pris” par la Sallala au moment où, il buvait ou mangeait quelque chose.

Il y avait toujours un témoin qui avait vu ce chat, qui rodait autour de l’enfant de façon très suspecte. Il miaulait, mais son miaulement ressemblait aux pleurs d’un bébé.

Ceci ne pouvait tromper personne, nous savions tous que les Sellala se transformait en chats pour sucer le sang de leurs victimes.

 

Koumba me demanda de lui puiser un peu d’eau dans canari qu’elle avait placé à côté de la porte, pour garder sa fraîcheur.

J’ai remarqué qu’aujourd’hui, ses mains tremblaient.

Elle cherchait fébrilement quelque chose depuis un bon moment, je ne savais quoi exactement. Mais vu l’acharnement qu’elle mettait à jeter pèle mêle ses pauvres bagages, c’était quelque chose de très important

 

Je lui tendis la vieille boite de concentré de tomate qui lui servait de récipient pour boire. Je la regardais à la dérobée. J’avais un serrement de cœur à chaque fois que je regardais la tête que parsemaient de très rares cheveux crépus poivre et sel de la vieille femme. Elle était décharnée, démusclée et faisait pitié à voir.

La main impitoyable du temps avait enregistré sur la vieille peau ratatinée, toute une histoire de souffrance et de misère. Il y avait quelque chose de mystérieux et d’infiniment original dans l’aspect de cette loque humaine, que tout le monde craignait et détestait à la fois.

Je ne sais pas pourquoi à chaque fois que j’étais seul, mes pas me portaient vers la demeure de cette créature que tout le monde disait satanique et que tous fuyaient. Un intérêt mystérieux m’attirait vers Koumba et je ne cherchais jamais à comprendre quoi exactement.

 

Soudain, la vieille femme sorti un morceau de tissu, un vieux mouchoir usé par le temps et dénoua le nœud qui le liait. Je tendis le cou pour mieux voir et fus surpris…il n’y avait rien à l’intérieur du tissu déployé.

Elle versa un peu d’eau sur le mouchoir, s’en aspergea le visage un long moment en insistant sur les yeux et les joues.

 

Elle marmonnait des prières secrètes entre les lèvres, presque sans ouvrir la bouche. Puis renouant ensuite le vieux tissu, elle le remit là où il était.

 

Son visage exprimait un profond défi. Elle semblait en proie à une agitation inexplicable et telle une bête prête à achever sa proie, elle fixait un ennemi invisible, qu’elle ne lâchait pas des yeux.

-Tu es fâchée Koumba?

La question s’est échappée de ma bouche plus par curiosité que par crainte.

Elle me regarda un instant et sourit. C’était la première fois que je la voyais sourire. Sa denture régulière, montrait qu’elle avait dû avoir un beau sourire dans sa jeunesse.

-Non, je ne suis pas fâchée, je suis sereine aujourd’hui…Elle aussi, elle l’a perdu et pour toujours “El varkha”… celui qui est privé des plaisirs de ce bas monde, aura largement sa part dans l’au-delà mais ce n’est pas pour les gosses…maintenant va t en.

 

L’ordre fut sec, comme une porte qui claque violement  il n’admettait pas de réplique, je me retournai et me courbant pour passer par la petite porte basse, je m’en fus insatisfait et me demandant qu’est ce que tout cela voulait dire.

 

Intérieurement je me promettais de revenir à un moment plus propice pour en savoir quelque chose et satisfaire ma curiosité maladive.

 

Ce soir là au moment de dormir, je n’avais qu’une chose en tête :

Comment s’explique l’état bizarre dans lequel j’ai vu la vieille sorcière et quels sont les secrets qui se cachent derrière la façade grise de ce vieux visage, qui semble cacher tant et tant de mystère?


                            Ez-ziyyana.

 

Ce matin là, nous étions tous, habillés de blancs. Chacun de nous avait porté ce boubou tant redouté de ceux qui vont subir la grande épreuve.

Les visages étaient sérieux et parfois, dans un instant d’inattention, une lueur d’horreur s’affichait sur un visage, vite effacée par la volonté de ne pas couvrir de déshonneur le nom de sa famille.

Nous étions déjà assez avancés dans l’âge, pour cette épreuve de la circoncision, mais d’après beaucoup d’anciens, c’était le meilleur moyen de faire son entrée dans la vie.

D’après nos aînés celui qui n’a pas goûté la douleur de la chair déchirée par la lame du couteau, ne sera jamais un homme complet et par conséquent ne pourra pas affronter la vie avec l’endurance requise pour survivre.

 

Hamza comme de nature était le plus ferme. Il a même plaisanté un moment avec son petit frère, qui a tenu à l’accompagner pour lui insuffler un peu de courage.

Slemli ne parlait avec personne. C’était comme si poussé à la résignation extrême de ceux qui n’avaient plus rien à faire pour échapper à leur sort, il avait décidé de rassembler toute sa volonté et toute la force de sa concentration pour priver le bourreau du plaisir de le voir souffrir ou implorer le pardon.

Il s’était tout simplement retranché dans la carapace inviolable de la dignité ancestrale et gardait le silence pour ne permettre aucune issue à la faiblesse.

 

On raconte dans les histoires de ceux qui nous ont précédé dans cette épreuve, que certains bourreaux jouissaient énormément quand l’une des petites victimes assez faible, râlait ou implorait leur pitié.

Mon père m’avait dit que le “Zeyyan”, n’était qu’un homme comme nous et que lui aussi était passé un jour par la grande épreuve.

 

Un jour j’ai assisté à une scène terrible. C’était l’excision de la petite fille de notre voisine, Aichetou.

 

Par hasard, j’étais là perché sur le toit. J’allais récupérer un ballon perdu, quand jetant le regard à l’intérieur de la cour je vis des femmes vêtues de noir, s’affairer autour de la petite fille qui n’avait que cinq ou six ans.

 

Je me suis aplati complètement derrière le mur pour observer la scène cauchemardesque.

La petite était prise en étau entre les énormes jambes d’une des femmes. Une autre dame lui maîtriser les mains et serrait sa tête entre ses coudes.

La petite avait dû beaucoup pleurer car ses lèvres étaient noires et ses yeux exprimaient une terreur que je n’oublierai jamais de ma vie.

 

Soudain sortie de derrière la véranda de la maison, une femme aux mains salles se présenta avec une vieille lame « minora » ; rapidement, elle fouilla entre les cuisses de la petite et comme si elle découpait la viande pour le dîner quotidien, elle sectionna le clitoris de la petite fille.

L’enfant émit une faible plainte, déjà épuisé par les longs préparatifs qui duraient déjà depuis une bonne depuis heure et elle perdit connaissance, au milieu des palabres de femmes qui n’avaient pas arrêté un seul instant de parler.

Je ne sais pas si à mon tour j’avais perdu connaissance, mais pendant un long moment mon cerveau s’était arrêté de fonctionner. Cette chose à laquelle je venais par le plus pur des hasards d’assister, ne pouvait être justifiée par aucune théorie au monde, surtout pas par la religion, qui n’avait jamais demandé de faire pareilles atrocités.

 

Tout était question d’un instant par lequel on était obligé de passer, m’avait dit mon oncle. La seule différence sera entre ceux qui seront persévérants pour vivre toute une vie de fierté, de respect et de gloire et ceux qui au contraire, seront assez lâches pour ne pas avoir su serrer les dents et protéger l’honneur familial au moment qu’il fallait.

Je ne pouvais m’empêcher de passer en mémoire le martyr de la petite fille de Aichetou.

 

AHmadou avait un paquet de petit beurre “Lemon” dans la main, mais apparemment, il n’avait aucune espèce d’appétit. Il avait les yeux hagards et ne quittait pas des yeux le matériel de la circoncision : un couteau marqué “108 girodias”, une bouteille de mercurochrome, quelques rouleaux de pansements et une bouilloire remplie d’eau tiède. A coté il y avait un mortier qui servira de siège pour le candidat à la section du prépuce.

 

Ce prépuce, ce maudit prépuce, si minuscule et qui donne tant de peine. Je l’ai palpé et repalpé des dizaines de fois pour avoir une idée de l’importance de l’objet de mes peines. Je l’ai trouvé tout simplement ridicule et minuscule. Plusieurs fois j’ai pensé le couper moi-même comme ça, en le pinçant entre les deux ongles du pouce et de l’index, comme faisait notre maître monsieur Labat pour nos oreilles, quand nous avons fait le pitre en classe ou quand nous n’avons pas pu comprendre une leçon, mille fois expliquée.

Le problème est que quand j’avais pris la décision de me débarrasser de la mauvaise herbe, une douleur insupportable me rappela à l’ordre en même temps que la terreur blanche que j’éprouvais en pensant à l’affreux “Zeyyan”. Décidément il fallait un couteau “108 girodias” pour me séparer de ce terrible ennemi niché entre mes jambes et qui me donnait tant de cauchemars.

 

Ah ! si j’étais Miki. Ils sont heureux les chiens. Ils ne se sont pas fait tous ces problèmes que les hommes ne cessent de créer autour d’eux pour s’en plaindre ensuite… Pourtant les chiens, ils sont courageux et braves. Ils n’ont pas besoin d’être circoncis pour être des chiens. C’est comme ça que Dieu les a crée et ils ont gardé ce statut initial choisi par l’architecte de l’univers.

 

J’ai posé la question à Yarba  le gérant de la boutique du coin “Pourquoi les chiens n’ont pas besoin d’être circoncis pour être vraiment des chiens, alors que nous avons absolument besoin de cette douloureuse étape pour être des hommes?”. Il m’a répondu que chez nous les hommes, nous devons chercher la pureté pour pouvoir prier et comparaître devant le Seigneur, sans souillures.

 

Ce petit morceau de viande n’était donc pas pur! Et puis, m’a-t-il dit, c’est un peu comme ton stylo, quand tu veux t’en servir, tu dois enlever le capuchon. Tu sais petit, les chiens eux ils ne prient pas. Ils ne sont pas comme nous.

 

Les chiens ne prient pas…

Qui lui a dit que les chiens ne prient pas? Personne n’a pu encore traduire le langage des chiens, pour dire s’ils priaient ou pas. Souvent pendant le période de pleine lune, j’ai vu Miki s’adresser au ciel dans des aboiements qui étaient bien particuliers. Peut être était ce là la façon de prier des chiens. Qui sait?

Et puis, pourquoi Dieu a-t-il mit là ce prépuce, si nous devions nous en débarrasser par la suite et de façon si tragique? !

Pourquoi n’a-t-il pas mis exactement un capuchon qu’on peut enlever ou remettre à volonté?

Décidément comme disait notre maître Labat : – les voies du Seigneur sont impénétrables.

 

-Sidi Boujouma…Sidi…qui est Sidi???

-Ce n’est pas moi, monsieur…répondit plaintivement sidi, les yeux exorbités et fixés sur le couteau que brandissait le mastodonte qui faisait fonction de “Zeyyan” cette année.

Nous étions tous sidérés par cette apparition cauchemardesque qui venait de s’insinuer dans notre champ visuel. Nous ne voyons plus que cet homme aux bras noueux et forts, qui s’apprêtait à faire couler notre sang à flots et par cette chaude journée qui semblait ne jamais vouloir finir.

Ah ! Pensais-je comme demain serait agréable. Car demain aujourd’hui appartiendra au passé. Ce sera fini. Mais demain n’est pas encore arrivé et il faudra affronter « aujourd’hui » d’abord.

 

Deux hommes se saisirent du frêle Sidi et l’entraînèrent vers l’antre de la bête sanguinaire.

Tel un supplicié qu’on portait vers l’échafaud, Sidi laissait ses jambes  traîner derrière lui, plus mort que vif.

Il disparut derrière le rideau de toile que les hommes ont dressé entre nous et la chaise du supplice…puis plus rien. C’était le silence total. C’était à croire que nous avons eu tant de peur pour rien.

Si Sidi a supporté l’opération sans broncher, c’est que comme on nous l’a souvent répété “: Ce n’était qu’une toute petite douleur, qui passerait comme un éclair”. Je soufflais un peu… quand subitement un bruit de lutte nous parvint de derrière le rideau de l’horreur, et un cri inhumain déchira le silence…un prépuce venait définitivement de cesser d’exister.

 

Il ne fallait surtout pas paniquer. Ceci était l’unique moment où, on nous accordait chaque vœu que nous réussirions à prononcer.

Au moment même où on sectionnait le prépuce.

Il fallait tout simplement dire “haouli” et faire suivre ce qu’on souhaitait obtenir. La première chose à demander était le “Bouroural walideyn”. C’est-à-dire la satisfaction des parents, père et mère.

Allah a associé le “Bourour” à la piété.

Après le “Bourroural walideyn”, on pouvait demander tout ce qu’on voulait. Il fallait être bref, car nous n’avions qu’un laps de temps au moment même où le Zeyyan coupait notre chair.

 

L’un des frères Tijani sorti les mains tendant le boubou blanc le plus loin possible de son bas ventre. Lui aussi saignait beaucoup et on pouvait voir les traces de sang qui ont maculé la toile blanche qui lui servait de vêtement. Il était le sixième.

Le soleil a commencé à faire partie de la fête, et la sueur ruisselait de nos corps, sans que nous puissions déterminer si c’était sous l’effet de la peur ou par l’action de la chaleur.

 

-Hamza …qui est Hamza?

-C’est moi, monsieur.

Hamza s’avança, souriant, comme pour nous donner courage, dans un ultime effort pour maîtriser la peur et le doute contre lesquels il luttait depuis le début de l’opération.

 Je le regardai et il me sourit. Mais à travers ce sourire, presque absent je pus déceler la gravité du défi auquel faisait face mon intime ami. C’était la première fois que je voyais dans ses yeux cette douleur intense et résignée qu’éprouvent les braves devant l’inconnu face auquel ils ne savent quoi faire, et qu’ils sont obligés d’affronter. “Que mon Dieu t’assiste Hamza”

C’était la seule chose que mon cœur pouvait répéter en silence pour aider celui dont la douleur filtrait déjà dans mes veines.

Ce qui m’inquiétait le plus, c’était le nom “Hamza”, car il commençait par “H”, le mien aussi. Ceci voudrait-il dire que la prochaine fois c’était peut être moi??

 

Depuis un moment j’avais la main glissée sous mon boubou, comme si je voulais protéger cette petite chose, objet de tous mes soucis.

 Je me forçais à imaginer les hommes qui supervisaient notre circoncision comme étant des ennemis d’un clan adverse contre lesquels nous devions nous battre sans broncher ni montrer la moindre faiblesse.

Je savais que dans ce cas là, je pouvais mourir sans trembler. Mais parmi ces hommes, il y avait mon oncle, mon cousin, les amis de mon père. Ce n’était pas des ennemis; mais des proches qui allaient nous faire souffrir…

Aucune souffrance, n’est aussi atroce, ni aussi difficile à supporter que celle qui nous est infligée par les proches.

 

La terre aride continuait à boire le sang de mes chers amis. J’avais le cœur gros à chaque fois que l’un d’eux sortait de derrière ce rideau funeste.

Je voulais pleurer; mais c’était impossible. Chaque larme à ce moment précis sera une preuve de ma lâcheté et du déshonneur de ma famille. Je pleurai à l’intérieur de moi-même, j’avais la poitrine comprimée par l’angoisse et ceci me fit gagner quelques moments de distraction douloureuse.

 

-Hanefi? J’étais le onzième…

-Ouvre les jambes et tiens-toi tranquille morveux, sinon je vais te sectionner la totalité de ton Zizi…

Ces mots du Zeyyan, me parvinrent à travers une brume. J’avais fermé les yeux et comme au dispensaire quand l’infirmier me faisait une injection j’avais décidé de ne rien regarder, rien voir…

 

“Faites ce que vous voulez bande de carnivores. Mangeurs de prépuces de petits garçons. Hommes de peu de scrupules…êtres sans foi ni loi qui pensez que votre force physique vous donne le droit d’écraser plus petit que vous…j’ai une arme terrible contre votre sadisme : je vais invoquer le Seigneur des mondes pour qu’il vous punisse du châtiment le plus insupportable qui soit…

 

Que le créateur envoie des êtres de la nuit, des diables du fin fond du monde pour vous supplicier.

 

Une douleur lancinante, traversa tout mon corps. Je ne pouvais situer le lieu exact, où j’avais le plus mal. Je me crispai et une phrase sortie de ma bouche “: Hawli bi bourour waldayye”.

 

C’est fini… Tout est fini maintenant… Je suis devenu un homme… J’avais envie maintenant de remercier le Zeyyan et les autres. C’est grâce à eux que désormais je peux marcher la tête haute parmi les autres hommes.

 

Chacun de nous avait dans la main un petit couteau, pour le protéger contre les forces du mal et le mauvais oeil. Nos aînés s’affairaient à enterrer tout ce qui avait trait à l’opération qui venait définitivement de nous faire entrer dans le groupe de ceux qui légalement pouvaient égorger un mouton.

Il fallait aussi enterrer les petits morceaux de viande dans un lieu inaccessible. Les sorciers pourraient s’en servir pour faire beaucoup de mal.

 

Devant nous il y avait de longues journées au cours desquelles nous devions marcher en groupe au moment où le soleil était au zénith, pour guérir nos plaies. Nous passions le plus gros de notre temps à chasser “Zlalem”, les lézards et les petits oiseaux, ou à courir sur les dunes de sable qui entouraient la ville.

Notre convalescence collective dura une dizaine de jours et nous avons intégré nos vêtements naturels. Nous n’étions pas seulement des “Mouzeynine”, mais des “Av-garich” mots qui signifiait aussi bien l’adolescent que le courageux.

 

J’aimais mes amis. Je rayonnai de bonheur, rien qu’à l’idée que ces jeunes garçons étaient mes amis. Quelque chose à moi, que personne ne pouvait me ravir. Je les aimais individuellement et tous, ensemble. Quand l’un d’eux était piqué par une épine c’était moi qui souffrais à sa place ! Le manger n’avait de goût que quand ils mangeaient avec moi, sinon tout était fade et triste.

 

A la fin de l’année, pendant que la direction de l’école annonçait les résultats des examens de passage. J’avais un nœud dans la gorge, qui ne me quittait que quand tous les amis étaient admis.


                             

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lestiqlal.                                                   

 

 

C’était le 28 novembre. Depuis plusieurs jours, nous vivions un climat hors de l’ordinaire. Les familles les plus pauvres, avaient sorti toutes leurs économies pour l’occasion.

Les instituteurs, qui ces jours là avaient tous, la mine réjouie et le sourire aux lèvres, nous avaient dit, d’acheter chacun un long “Sirwal” noir, et une chemise blanche.

Au lieu des ennuyeuses séances de classe, nous passions le temps à nous entraîner, dans la cour de l’école, à la marche militaire.

 

Mon Sirwal, que nous appelions “less-toumbé”, dépassait mes chevilles et me posait quelques problèmes dans la marche.

Mais ce n’était pas grave.

Je riais d’entendre mes amis m’appeler “le pantalon de Moriba”.

Le temps était à la gaieté et je n’avais qu’à rouler un peu mon pantalon au niveau de la ceinture pour obtenir la taille qu’il fallait…la longueur de la chemise se chargera de cacher mon subterfuge.

 

Un…deux…. Un …deux…marquez le pas…notre maître Labat ne manquait pas de zèle.

 

A l’acharnement qu’il mettait à parfaire notre défilé, nous devinions que l’événement était d’une importance capitale.

Il avait, lui aussi sorti son boubou des grandes occasion et ses babouches jaunes, témoins de la noblesse de sa lignée.

J’avais l’impression pendant ces journées de répétitions qu’il était devenu un autre homme.

Il avait le front plus brillant et il me semblait que son nez était devenu un peu plus long que d’ordinaire.

 

A cette occasion, nous avons entendu que Ahmed Lemtarnech avait fait un don pour l’achat des habits, pour tous les élèves de notre école, la seule école du pays naissant…qu’Allah multiplie ses grâces pour cet homme généreux, qui ne cesse de semer le bien autour de lui.

 

Les mannes du ciel étaient descendues sur notre école.

Des femmes étaient là, à la porte de l’école, pour assurer notre boisson en eau fraîche et notre casse-croûte en pain et chocolat.

Les fils du désert, que nous étions, ignoraient l’existence de cette délicieuse matière qu’on nommait chocolat et que nous prononcions “Shi kla.”

Il ne fallait pas dire Shi kla à coté des grands, parce que ce mot que les français ont choisi, pour nommer cette délicieuse chose, voulait dire chez nous “Quelque chose de testicule.”

Il parait qu’un vieux boutiquier, dont les cheveux blancs attestaient le respect, s’était emporté violement quand une jeune fille de rien du tout s’était plantée devant sa boutique, une miche de pain à la main et lui a demandé est ce qu’il avait du chocolat, dans notre langue bien sûr.

 

D’ailleurs il n’était pas indispensable de le nommer. Le manger était largement suffisant… La bouche qui parle ne mange pas.

 

C’était donc le grand jour, et très tôt le matin, nous étions tous dans l’enceinte de notre école.

Mais au lieu de former nos rangs devant les portes des classes; Nous étions face à la grande sortie vers cette fameuse place de l’indépendance, que nous avions pendant de longs jours imaginée, sous toutes formes féeriques possibles.

 

En avant marche…

Les petites files s’ébranlèrent lentement vers la sortie.

Jamais je n’avais senti une joie aussi profonde.

Mon cœur battait la chamade, tant j’étais heureux.

Quand nous abordâmes la grande avenue, je faillis manquer de souffle : la ville n’était plus elle-même.

Des drapeaux verts, frappés d’un croissant et d’une étoile d’or s’étendaient à perte de vue…ils étaient alignés de façon impeccable et se perdaient dans l’infini. C’était le vent qui battait leur cadence et j’avais l’impression que cette marrée verte  et dorée chantait l’hymne national…l’hymne de mon pays…le pays des hommes du boubou et du turban. Les braves du désert.

 

Des voitures militaires nous croisaient. Tous ces soldats en tenue treillis étaient des enfants de mon pays. Ils avaient tous, une auréole de fierté autour du visage, et chantaient la liberté et le courage de ceux qui sont prêts à tout donner pour leur nation, sans rien demander en échange.

 

Au niveau de la banque centrale, nous nous arrêtâmes.

Nous étions juste, devant la présidence et nous attendions le coup de départ, pour commencer la marche vers l’estrade de l’autre coté ou était assis le président de la république et les dignitaires du pays.

 

Toutes les formations ouvrières étaient là. Chaque groupe avait porté les tenues exprimant la nature de ce qu’il faisait

Un avion passa, presque au raz du sol.

J’entendis l’un des instituteurs dire :

“C’est un Le nord”. J’en déduisis que chacun des quatre points cardinaux avait son type d’avion. Celui-ci avait la queue en rectangle et je ne pus m’empêcher de penser que la surface d’un rectangle c’était la longueur multipliée par la largeur.

L’oubli de cette règle de géométrie m’avait par deux fois coûté une bosse au sommet du crâne.

 

Les gosses piaillaient et se permettaient même quelquefois de sortir un peu des rangs pour s’approcher un peu plus, par curiosité, des groupes de travailleurs qui avoisinaient le groupe des élèves. Ils se taquinaient et se faisaient des grimaces, sous l’œil vigilant, mais complice des instituteurs, qui tenaient à afficher dans ce lieu public, “une personnalité intellectuelle” au- dessus de la mêlée.

 

Il était dix heures sonnantes, quand l’interminable défilé s’ébranla en direction de la tribune officielle.

Soudain les visages étaient devenus plus sérieux. Les instituteurs allaient et venaient de la tête à la queue du défilé.

Ils organisaient les élèves de façon à ce que l’alignement reste impeccable.

 

Les organisateurs de la fête avaient décidé de nous mettre à la tête de la marche pour nous éviter une longue attente sous le soleil. Mais c’était surtout l’occasion pour nous une fois la tribune officielle dépassée de nous aligner au bord de la route pour contempler le reste de la longue procession.

 

Je martelais le sol très fort. Je ne sentais plus mes pieds.

Tout ce qui comptait à mes yeux c’était de bien accomplir mon rôle.

Les pieds de cette multitude, sonnant lourdement sur la route asphaltée, exaltaient mes sens et stimulaient mes efforts.

Quelque part une femme poussa des you-you stridents qui couvrirent la rumeur générale. Une chair de poule collective fit frissonner toute l’assistance et galvanisa toutes les volontés.

 

Les you-you pour le mauritanien racontent une longue histoire de bravoure, de dignité  d’honneur et de courage.

Aucun citoyen de chez nous ne peut entendre un you-you sans avoir la chair de poule. A ce moment il peut aussi bien donner toute sa fortune, qu’entrer au milieu d’un groupe d’ennemis sans aucune hésitation, ni regrets.

 

Halte!!

Nous étions maintenant, juste, en face de la tribune officielle.

Le président était là. Il était très beau dans son costume national notre président

Quand nous nous sommes arrêtés à son niveau, il s’est levé pour nous applaudir, imité en cela par tous ceux qui l’entouraient dans la tribune…qu’il était beau notre président. Je ne pouvais me lasser de le regarder.

Une étoile constituée de cheveux blancs, brillait au-dessus de son front, comme une médaille accrochée là, par la main du Seigneur.

 

L’une des institutrices qui nous accompagnaient entonna le chant de l’hymne national, que nous répétions après elle.

 Chacun de nous avait un petit drapeau dans la main et que nous agitions devant l’assemblée.

 

Le président applaudissait très fort. Il était visiblement très touché de voir toutes ces petites têtes candidates demain pour  la responsabilité du pays.

 

A un moment, il descendit les marches et caressa quelques visages.

 

Ah ! Combien j’aurais voulu être dans les rangs du côté de la tribune pour être touché par cette main blanche du chef de l’Etat. Ça portait certainement bonheur d’être touché par la main de cet homme qui à lui seul a tiré le pays des griffes de la colonisation.

Pourquoi n’ai-je pas été au bon moment à la bonne place pour être béni par la main de celui qu’on nommait déjà le père de la nation ! 

Mon cœur était serré par l’émotion et la colère de ma malchance.

 

Dans la tribune, j’ai remarqué aussi la présence de Ahmed Lemtarnech. Il applaudissait aussi et semblait très ému par ce tableau national émouvant.

Il y avait aussi des officiers blancs, qui portaient toutes les étoiles de notre galaxie sur leurs épaules.

D’autres personnalités qui avaient toutes, un profond air de respect et de dignité.

 

Puis vint le tour des forces armées et de sécurité

Les you-you fusèrent de toutes  part.

La foule était en liesse. C’était le délire de toute une nation qui respirait pour la première fois l’air de la liberté.

Les différents corps, chacun distingué par une tenue militaire différente, défilèrent devant nous.

Ces centaines de jeunes de notre pays dans leurs belles tenues militaires, martelant le sol avec leurs godasses toutes neuves, les points fermés par une noble détermination, donnaient un sentiment de sécurité et de fierté que je n’oublierai jamais.

 

L’avion “Le nord” couvrait maintenant tous les bruits et surgissait de toutes les directions.

Les yeux se levaient à chacun des passages de l’oiseau métallique, qui planait dans le ciel, et qui donnait une preuve       éclatante de la toute puissance de l’architecte de l’univers.

 

Puis vint le tour des fonctionnaires de la fonction publique, les jardiniers, avec leurs chapeaux façonnés de légumes et de fruits.

Les griots passèrent ensuite, portant leurs instruments traditionnels : des tidinits, des ardines, des nayfaras des rbab, des tam-tam…

Ils chantaient tous ensembles la gloire de la jeune nation.

 

Les forgerons présentèrent des objets d’art, témoins d’un génie et d’une intelligence extraordinaire.

Ces artisans du désert, n’ont rien à envier aux meilleurs ingénieurs du monde contemporain. Ils ont réussi à partir de rien à créer toutes les choses dont la société avait besoin pour sa vie quotidienne.

 

Des formations de toutes les branches actives du pays passèrent sous nos yeux, enchantés par tant de gaieté collective.

 

 

Au début de l’après midi, nous retournâmes à l’école, séduits par toutes ces magnificences 

On nous distribua des boites de jus d’ananas et des biscuits sucrés. Ce sont les “langues de chat”, nous a dit madame Zenabou l’une de nos institutrices. Quel nom alors “langue de chat” Bof ! Pensais-je, langue de chat ou langue de chien c’était vraiment délicieux.

C’était un cadeau du président de la république.

 

Nous étions très heureux et déjà, au retour à la maison, je demandai à madame Mariem, l’institutrice du CP2, quand sera la prochaine fête de l’indépendance…


                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                          Buna a uriné en classe.

 

 

J’étais en train de jouer aux billes avec Hamza, Bouyagui, et d’autres enfants quand une rumeur diffuse, nous parvint de derrière l’enceinte de l’école.

C’étaient les voix d’une multitude d’enfants qui scandaient quelque chose. Des ondes de bruit qui répétaient quelques chose comme “na…..Eur…..Na… eur…” tantôt ça montait et tantôt ça descendait. La curiosité fut la plus forte et nous nous précipitâmes, pour voir de quoi il s’agissait.

Quand les voix furent plus distinctes, nous entendîmes clairement ce que la meute de garnements répétait :

“Buna ….Urineur…Buna…..urineur…”

 

Et au milieu de la cohorte, nous vîmes le pauvre gosse qui essayait de se protéger le visage contre les cailloux que lui jetait la multitude de bambins déchaînés et de plus en plus stimulés par leur nombre grandissant.

Les habits de l’enfant dégoulinaient d’urine et d’excréments, qu’il n’avait pu contenir.

Il avait demandé la permission d’aller satisfaire son besoin à son maître qui la lui avait refusée et la catastrophe avait eu lieu.

 

Bouna était plus petit que nous. Il n’était pas de notre “asr”. Mais souvent il se joignait à notre groupe. Ses parents étaient voisins des miens et je l’aimais beaucoup pour sa gentillesse, mais surtout pour son altruisme et sa générosité. Son père était boulanger, et il ne venait jamais sans un sac plein de petits pains qu’il distribuait à toute la bande.

 

Un filet de sang coulait de sa tempe, mais il ne pleurait pas. C’était comme s’il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, et regardait hébété, la méchanceté déchaînée de ceux qui l’attaquaient sans raison, au lieu de lui tendre une main secourable.

 

Hamza et Bouyagui se jetèrent dans la mêlée essayant vainement d’arrêter le flot de projectile qui s’abattait sur l’enfant.

Et moi ne sachant quoi faire, j’ai couru vers Bouna, lui faisant un rempart de mon corps, et le serrant dans mes bras.

 

Je reçus plusieurs pierres sur la tête, mais stoïquement, j’ai continué à pousser Bouna vers les grands arbres qui jalonnaient l’avenue pour nous protéger entre eux. Nous entendîmes tout à coup un coup de sifflet strident qui figea tout le monde sur place aussi bien les attaqués que les attaquants.

C’était Ahmed, le directeur de l’école qui était venu enfin.

 

-Tout le monde à l’intérieur de l’école!! Dit-il sèchement.

Nous nous précipitâmes dans la cour de l’école.

Quelqu’un criait : ” Les frères Metbaras” essayent de fuir, monsieur le directeur…Ce sont eux qui ont ameuté les enfants.

 

Très loin déjà, on voyait deux enfants qui détalaient à toutes jambes, avant de disparaître derrière le grand marché.

Les deux frères Metbaras étaient à l’origine de tous les problèmes de l’école. Souvent absents, ils ne se présentaient à l’école que pour semer le désordre. Tous les deux étaient teigneux et on ne savait rien sur leurs origines familiales.

Ils vivaient avec un vieux qui était gardien d’une palmeraie aux confins de la ville. On ne savait rien de la relation qui les liait à cet homme. On savait seulement qu’il n’était pas leur père réel et qu’il les avait adopté, on ne savait ni où, ni à quelle occasion, ni à la suite de quelle catastrophe sociale, ni dans quelles circonstances.

 

Dans le bureau du directeur, il y avait déjà un groupe d’instituteurs qui ayant eu vent de l’affaire, se préparaient à prêter main forte au chef de l’établissement.

Monsieur Hamoud, paraissait très embarrassé. Pourquoi diable avait-il refusé à cet enfant la permission d’aller satisfaire un besoin naturel? .

Il ne savait quoi il allait alléguer devant le directeur pour justifier les graves perturbations qu’il a causées à un moment où tout le monde s’apprêtait à rentrer chez soi après une paisible journée scolaire.

 

Ahmed, le directeur, ne parlait pas. Il était visiblement choqué par la vision de l’enfant pitoyable devant lui et qui se faisait tout petit plus par la honte que par la douleur des coups reçus.

Deux garçons se chargèrent de conduire Bouna vers les toilettes pour le laver de ses souillures, tandis que nous passions un à un devant la commission administrative pour présenter nos témoignages.

 

Nous avions tous, peur, aussi bien les innocents que les coupables. Nous savions que quelque chose de graves s’était produit et nous en étions tous les acteurs.

Prouver son innocence était l’un des exercices les plus difficiles, quand le directeur Ahmed, affichait son air des mauvais jours.


                                        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La mer.

 

Nous étions tous là. Le regroupement a eu lieu à côté de l’hôpital, situé à la périphérie de la ville.

Bouyagui portait en bandoulière un bidon d’eau.

La mer était située environ à une dizaine de kilomètres de la ville; mais cette distance relativement courte, constituait pour nos imaginations fertiles, un défi immense. Nous imaginions des forêts obscures peuplées de génies souvent malfaisants, qui nous guettaient à chaque détour de chemin.

Nous avions construit des arcs et des flèches à partir de tous les matériaux qui nous étaient tombés sous la main. Nous avions des coutelas fabriqués à partir des morceaux de fers trouvés devant la seule menuiserie métallique du pays et bien sûr, nous avions nos redoutables lances pierres, qui ne nous quittaient jamais lors de ce genre d’excursions.

 

Bouna était du groupe. Il portait une belle tenue bleue et avait complètement oublié l’incident des toilettes manquées.

Depuis le jour malheureux  où les frères Metbaras avaient ameuté les hordes de gosses contre lui, il avait appris beaucoup de choses. Il ne buvait plus beaucoup d’eau en même temps, ni ne mangeait trop de nourriture. Il disait que ces deux éléments étaient la cause essentielle de sa faiblesse et de son déséquilibre dans la classe.

En brousse les choses étaient beaucoup plus faciles. Il fallait tout simplement s’éloigner des tentes et là, derrière un arbre touffu on était libre de faire ses besoins. Il fallait donc s’habituer à la nouvelle situation.

 

Nous avons entamé notre avancée dans la Sebkha, tout en essayant de mettre derrière chacun des maigres arbuste un faux suspens. Il s’agissait d’imaginer un animal féroce contre lequel nous devions livrer une bataille terrible et rapide, pour pouvoir continuer notre marche triomphale vers les secrets de la mer, le monde des abysses et des merveilles sous-marines.

Tout ce qui bougeait : lézards, moineaux, cancrelats ou même simple papillons, nous donnait matière à inventer des ennemis redoutables. Nous nous jetions sur les pauvres bêtes pour les cribler de nos flèches, qui heureusement n’atteignaient jamais leurs cibles.

Toutes ces pauvres bêtes déjà fatiguées par l’hostilité de ce milieu aride et salé, fuyaient devant nous comme devant un incendie. Ceci a pour effet de nous donner une fierté et un sentiment de puissance que seul éprouve celui qui sent sa force devant son adversaire.

 

Notre excitation atteignit son paroxysme, quand nous vîmes les hautes vagues de la mer, qui grondaient comme des lions en cage. Nous étions fascinés par cette force de la nature, qui ne cesse de montrer à qui le veut, la toute puissance du Seigneur de la terre et des cieux.

A lui la puissance et la gloire. A ces moments là, je n’avais besoin d’aucune parole, pour me parler de Dieu, le créateur.

Aucune parole ne serait assez forte, pour s’exprimer aussi éloquemment. Ici l’œuvre, montrait assez clairement la puissance et la grandeur de l’ouvrier. Il s’agissait tout simplement d’écouter de voir et de se laisser instruire, sans aucun effort, sans aucune dépense. Le message le plus convaincant de Dieu est chanté par les merveilles de sa nature.

 

Tous les enfants se déshabillèrent et coururent vers les vagues en colères. Nous étions soulevés comme des fétus de paille avant d’être roulés sur la plage comme des mannequins;  au milieu de milliers de crabes et d’algues vertes.

 

Quelqu’un se mit à crier : – J’ai trouvé un poisson! J’ai trouvé un poisson!…venez voir.

C’était Moulay, le fils de madame Zenabou, l’une de nos institutrices, qui brandissait à bout de bras un gros poissons de trois kilos au moins.

 

Où l’as-tu trouvé? Lui demanda Slemli, tout excité.

-J’ai plongé sous l’eau, les yeux ouverts, car je peux ouvrir les yeux sous l’eau. C’est à ce moment que j’ai vu quelque chose de sombre qui essayait de m’attaquer, alors je l’ai assommé et sorti de l’eau.

-Menteur, intervint Matala, ce poisson était déjà mort, quand tu l’as trouvé, là sur la plage. Ne vois-tu pas qu’il est déjà gonflé?

-C’est votre problème si vous ne voulez pas me croire. Vous êtes jaloux de mon exploit et c’est pourquoi vous voulez en faire une médiocre coïncidence pour le priver de son importance.

 

-Le problème, lui dit Hamza, c’est de savoir est ce que ce poisson est Halal ou non. Nous ne pouvons manger un animal, sans savoir  s’il est mangeable ou non. Alors Moulay, ce poisson où l’as-tu trouvé?

-Bien sûr, qu’il est Halal, cria Sidi Boujouma. Ma grand-mère, qui récite tout le Coran, m’a dit que tout ce qui sort de la mer est Halal et que nous pouvons le manger.

 

-Donc, vous êtes tous Halal, concluais-je, en riant j’étais au bord de l’hystérie. C’est un repas que Dieu nous a donné. Allez les garçons ramassez du bois. Nous allons faire le plus beau méchoui de notre vie.

 

Déjà, je sortais de mes habits jetés sur la plage une boite d’allumettes “le boxeur”, que je portais toujours sur moi.

En moins de rien des flammes, bleues et oranges crépitaient sur le sable, pour nous offrir à la fois la chaleur et la douce nourriture, qui est tombée du ciel telle une manne.

 

-Mettons des crabes dans le feu. Ils sont comestibles aussi, dit quelqu’un.

-Mais, tu es fou!! Seuls les blancs mangent les crabes. Ce sont les “Boujaranes” de l’océan, des insectes sales que nous ne pouvons manger. Tout sauf les scarabées mon cher ami.

 

Le poisson fut dépouillé de toute sa chair, par des mains gourmandes et refroidies par l’air frais de la mer.

Longtemps après, certains touillèrent les cavités osseuses de la charogne, suçant les os jusqu’à leur ôter l’odeur forte, caractéristique du poisson.

 

 

Le disque énorme et rougeâtre du soleil couchant, disparu bientôt derrière le rideau rouge et ocre de l’horizon.

Cela faisait bientôt une demi-heure que nous marchions en direction de la ville.

Si l’aller était marqué par les héroïsmes contre les bestioles de la sebkha, et les cris joyeux et bruyants de la bande, le retour, lui, était moins glorieux.

Tout le monde pensait aux raclées qui nous attendaient à la maison. Mais surtout, nous avions peur des “Mouchiates”.

Si les Mouchiates nous prenaient, ils feraient de nous exactement ce que nous avons fait du poisson de la plage à la différence près qu’eux, ils n’auront pas besoin de feu. Ils préféraient la viande crue. On raconte que ces hommes avaient de longues dents affûtées en spirale et qu’ils raffolaient de viande de petits garçons.

 

 

Notre marche était donc silencieuse et apeurée. Nous essayons le plus possible de rester soudés les uns aux autres et souvent le bruit d’une bûche craquant sous le pied de l’un de nous, nous faisait dresser les cheveux sur la tête.

 

-J’ai mal au ventre.

Je crus ne rien entendre, tellement la voix était étouffée par la peur de la nuit. Et une autre fois:

-J’ai mal au ventre.

C’était le petit Adouba, qui tenait son estomac entre ses deux mains.

-Qu’est ce qui te prend? Lui dit Camini, mon frère; essayant de réduire au minimum le volume de ses cordes vocales.

 

En même temps, et comme déclanchés par un mécanisme invisible, tous les estomacs se mirent à rendre ce qu’ils contenaient.

Le grand frère Tijani, vomissait avec des gargarismes à fendre l’âme. Je n’eus pas le temps de me demander ce qui arrivait à mes amis. Je sentis une main habile fouiller mon estomac, prendre possession de mes entrailles, avant de les expulser avec une violence incoercible vers l’extérieur.

 

La moitié des enfants étaient accroupis la tête entre les mains.

Chacun ne s’occupant plus que de lui-même.

Je sentais que j’allais m’évanouir d’un instant à l’autre. Je ne comprenais absolument rien du tout. D’ailleurs je ne cherchais pas à comprendre. Il fallait d’abord sortir vivant de cette situation singulière.

 

A quelques pas de moi, je voyais deux corps, qui gisaient inanimés, les mains crispées sur le ventre.

J’essayais d’avancer vers mes amis, le visage contracté par une horrible grimace de douleur…qu’est ce qui nous arrivait?

Un rideau d’ombre couvrit mes yeux, puis plus rien…

 

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                           Confusion à l’hôpital.

 

 

J’étais enroulé dans ma couverture d’hôpital ne gardant que les yeux dehors, quand Koumba, la sorcière fit irruption dans la grande salle.

 

Elle avait un flacon sale dans la main et semblait craindre d’être vue par les infirmiers.

Bois, me dit-elle, en me tendant le récipient. Sans chercher à comprendre, je pris une gorgée du liquide salé.

En un clin d’œil, elle fit le tour de tous mes compagnons, qui chacun à son tour prit sa portion, sans savoir, s’il avait bien agit ou non. La sorcière exerçait sur tout le groupe une grande fascination, et personne ne pouvait lui désobéir.

-Vous guérirez tous, dit-elle simplement en tournant les talons pour sortir.

L’apparition de la sorcière a été tellement rapide et brève, que durant un bon moment, je suis resté à me demander, si je n’avais pas rêvé.

 

Dans le couloir, quelques mamans, venues rendre visite à leurs enfants, croisèrent la vieille femme.

-Qu’est ce que tu fais ici, vieille sorcière?

-Ah! Elle suçait tranquillement le sang de nos gosses. C’est elle la cause de ce qui est arrivé. J’en étais sûre.

-Ah! La sale mégère! 

Plusieurs mains se saisirent de la pauvre créature et la terrassèrent. Les coups pleuvaient de toute part, sur le rachitique corps, déjà affaibli par la faim et les privations de toute sorte.

 

Quelques infirmières accoururent et comme par solidarité se mirent à taper avec acharnement sur la vieille Koumba.

Quand les médecins arrivèrent, tout le monde s’arrêta.

Koumba était échevelée et livide. Elle n’avait prononcé aucune parole; n’avait même pas tendu une main pour esquiver un coup.

Elle s’est tout simplement penchée pour ramasser son vieux foulard et s’est dirigée vers la sortie, comme un chien qu’on venait de battre.

 

Nous étions tous assemblés devant la porte de la grande salle. Les bruits de la lutte avaient attiré notre attention et nous avons ainsi pu assister à la fin du supplice de la vieille femme.

Pourtant depuis un moment que nous avons bu la mixture de la vieille Koumba, nous avons tous, senti un bien être et une envie forte de courir dans les rues de la ville.

 

On nous fit entrer de nouveau dans la salle et un jeune médecin s’adressa aux femmes encore essoufflées par le traitement infligé à la pauvre victime.

 

Ecoutez, dit-il, je vous conseille d’aller toutes vous excuser auprès de cette vieille femme et essayer par un moyen ou un autre d’absoudre le grave péché que vous venez de commettre.

Les sorcières n’existent que dans vos imaginations malades. Cette personne a besoin de votre aide et de votre compassion plus que de vos hostilités. Elle est victime d’un grand préjudice social duquel vous répondrez tous, devant Dieu.

 

Un autre médecin s’approcha de nous et s’amusa un moment à nous piquer l’estomac par son index.

-Alors les affreux, qu’est ce qu’on s’est fourré dans ce fourre tout?.

Une petite voix, s’éleva derrière les femmes. C’était le petit Zeini, qui se sentait plus en sécurité, accroché au voile de sa mère :

-Nous avons mangé le poisson à la mer.

-Qui vous a donné le poisson? Rétorqua le médecin intéressé.

-C’est le poisson de Moulay, monsieur. Il l’a intercepté sous les vagues.

 

Moulay avait la tête baissée. Il réalisait vaguement que sa proie, était à l’origine de ce qui était arrivé hier soir à ses compagnons.

-Il était déjà mort ton poisson? Interrogea un médecin à l’air d’une seringue, les yeux vrillés dans ceux du jeune garçon.

Déséquilibré par la brutalité et la sécheresse de la question, Moulay hocha la tête par l’affirmative.

 

C’est bon dit le médecin chef. Il n’y a plus de problème. Nous avons fait un lavage d’estomac pour les gosses. Ils peuvent rentrer à la maison. Donnez leur seulement un peu de “Gossi”.

 

C’était le repas que je détestais le plus. Du riz salé et un peu de lait. Mais maintenant j’étais pressé d’en manger, pourvu qu’il m’éloigne de cet hôpital, sans prendre une injection.

Il suffit déjà qu’hier soir, nous fussions passés en groupe par la pire humiliation que peuvent essuyer des héros qui ont surmonté tant et tant d’aventures :

On nous avait introduit l’un après l’autre un tube dans l’autre extrémité du tube digestif, on nous a rempli le ventre d’eau, à l’aide de ce moyen dégradant, avant de nous lâcher vers les toilettes, pour nous débarrasser dans un grand concert de pétarades, du lourd poids qui nous oppressait les entrailles.

 

Dans l’avenue principale, nous marchions tous ensembles. Les mères restées à l’arrière discutaient bruyamment.

Nous tenions à garder une certaine avance sur les femmes, pour ne pas avoir l’air de bambins qui vivent dans les jupes de leurs mamans.

Nous étions heureux, tout simplement parce que nous l’avons échappé belle. Rentrer et sortir de l’hôpital sans avoir fait connaissance avec ces terribles seringues que les infirmières enfonçaient dans les derrières des jeunes enfants sans ciller comme si elles mettaient leur maquillage. Quelle chance ! Dieu est bon et il protège les croyants.


                   

 

 

 

 

 

                        Le secret de la Sellala.

 

 

Quand je suis entré dans la pauvre hutte, Koumba était couchée; le bras droit plié en coussin sous sa tête. Elle avait vraiment l’air misérable, de ceux qui n’ont personne dans la vie.

-Assalamu aleykum “Koumi”, c’était le nom affectueux que nous lui donnions quand nous voulions qu’elle nous raconte les histoires de génie et des fées.

-Wa-aleykum selam, entre petit. Elle avait une pauvre voix cassée, que je ne lui connaissais pas. Quelque chose dans ses yeux dénotait un certain reproche à tout l’univers.

 

Je sortis de ma poche la moitié de banane que je lui avais gardée et la lui tendis. Elle hocha la tête et repoussa ma main.

 

Tu sais mon enfant, je ne suis pas une sorcière. L’autre jour c’est par hasard que j’ai entendu les gens dire que tous les enfants du quartier étaient à l’hôpital. J’ai compris, et je vous ai apporté le remède du “Dwa el hassen.”.

C’est un remède que m’a appris ma mère avant de mourir.

 

J’étais l’esclave d’un homme venu du nord, à qui j’avais été donnée en cadeau par mon ancien maître, qui me considérait comme l’une de ses filles.

Mon nouveau maître m’avait transportée sur un chameau, pendant des jours et des jours avant d’arriver chez lui dans un village dont tous les habitants m’étaient étrangers.

Très vite, mon maître s’était rendu compte du grand pouvoir de guérison que j’avais sur toutes les maladies et que feu ma mère m’avait enseigné.

En ces temps là Koumba n’était pas Koumba d’aujourd’hui.

(Elle sourit tristement), j’étais très belle et mon maître ne cachait pas l’intérêt qu’il accordait à mon jeune physique.

Il ne cessait de m’entourer d’une attention particulière et refusait que ses sœurs et cousines, me fassent faire des travaux au-dessus de mes moyens.

Quand Bilal, l’autre esclave de la famille, finissait de traire les vaches le soir, c’était toujours mon maître lui-même qui supervisait la quantité de lait que je devais boire, dans la “Tadit” jusqu’à satiété.

De jour un jour je devenais plus belle, au grand damne de mes maîtresses, qui voyaient que les faveurs du maître allaient échapper à ses cousines, candidates de longue date, et qui avaient la priorité en toute chose.

 

Désormais au lieu de Koumba, elles m’appelaient “El khadem”, l’esclave. C’était un terme efficace pour me rappeler à l’ordre à chaque fois que la folie des grandeurs, me faisait oublier qui j’étais réellement.

Quand j’étais petite, j’ai récité beaucoup de chapitres du texte sacré. Je sais que Dieu a dit que tous les hommes sont égaux et que la seule différence, entre eux se mesurait par leur degré de piété et par la vertu de leurs actes. Cette information venue du très haut a semble t il échappé à beaucoup d’êtres humains.

 

Un soir les femmes avaient organisé une “Chenna”. C’est une sorte de tam-tam, autour duquel les jeunes filles chantent et dansent. C’est souvent au cours de ces cérémonies que les jeunes hommes choisissent leurs épouses.

Une jeune femme, me poussa au milieu du cercle de danse et de  moins en moins intimidée, j’ai commencé à danser. Mes origines Bambara, se sont réveillées. J’étais la plus allègre, j’étais la plus belle, j’étais la reine de la nuit et des étoiles.

 

Tout le monde s’était arrêté pour admirer les harmonieux mouvements saccadés de mon corps. Mes seins, fiers comme  le front de celui qui n’a jamais fait de péché, battaient la chamade.

Mes grands yeux défiaient l’obscurité et formaient deux lunes brillantes, qui éclairaient l’assistance médusée.

J’étais redevenue Koumba, fille de Koulouba, fille de Birane.

 

Mon maître s’avança soudain et m’entoura de son turban.

Il avait fait son choix. Une autre esclave, témoin de ces événements, poussa des you-you sonores, qui se fondirent dans les profondeurs de la nuit, pour raconter aux peuples de la terre que Koumba, l’esclave de nulle part, avait ravi le cœur de son maître.

Le lendemain de cette nuit enchanteresse, les choses changèrent très vite. Le maître dit à toute la tribu, son intention de me prendre comme une “Jaria”, c’est-à-dire une esclave, épouse de son maître.

 Malgré l’hostilité manifeste de tout le “Vrig” de mes maîtres, mes noces furent extraordinaires.

J’ai fait le tour des tentes assise dans mon “Hawdej”, sur le plus  beau chameau du troupeau. Derrière mon rideau transparent, je pouvais voir les flammes de haine et de colère, dans les yeux des filles de nobles à qui je venais de ravir leur rêve précieux.

 

Les fêtes durèrent toute une semaine. Des dizaines de bêtes furent sacrifiées par mon maître et époux, pour la bénédiction de notre mariage.

J’ai passé ainsi un mois dans la plus grande félicité. Je surveillais les cinq sens de mon mari, pour le satisfaire dans tous ses désirs.

Il m’avait dit la nuit nuptiale, qu’il m’accordait la liberté et que désormais j’étais comme toutes les femmes du “Vrig”, une femme libre…

 

Tout allait bien avant ce jour maudit, où, mon époux après une chaude journée, passée sur le puits pour abreuver les bêtes, fut pris d’un saignement au nez, qui lui fit perdre beaucoup de sang.

J’étais morte de tristesse et je souhaitais intérieurement, pouvoir faire couler mon sang dans les veines de mon cher mari pour mourir à sa place.

 

Les villageois venaient s’enquérir de sa santé, quand le deuxième jour, sa cousine Lala, se pointant devant ma tente se mit à crier : ” Je vous l’ai dit : cette khadem est une sellala, une femme vampire, qui a sucé le sang de mon cousin.”

 

Une rumeur parcourut l’assemblée des femmes, grandit, et se propagea comme une traînée de poudre dans tout le village.

 

Je voulu ignorer cette accusation qui pourtant s’insinuait dans mon esprit, dans toute son horreur et crispait mes entrailles.

Je mesurai très bien l’ampleur et les conséquences d’une telle accusation.

Je prenais  l’eau d’une “Guerba”, les mains tremblantes et les sens en alerte, quand une première pierre m’atteignit dans le dos.

Puis une deuxième et une troisième… des projectiles pleuvaient de toute part sur mon corps. Une nuée de gosses, attisés par les encouragements sournois des femmes, m’avait entourée et me lapidait en toute règle, comme si j’avais commis un adultère.

 

Très rapidement je me suis repliée en moi-même, pour faire une prière brève : ” Seigneur, tu as choisi de me donner tout ce bonheur, pour me le reprendre de cette manière si rapide et si douloureuse. Protège-moi, mon Dieu contre moi-même et contre les insufflations du malin. Je sais que ta sagesse a une explication pour toute chose. Fasse mon Dieu que je passe cet examen que tu m’impose avec succès et surtout avec la satisfaction de ton visage béni mon Seigneur et que ta volonté sois faite..”.

 

Mon époux était presque dans un état comateux. Mes ennemis pouvaient verser sur moi toute leur haine et leur rancœur.

J’ai pris le mouchoir que mon mari m’avait donné, lors du mariage et je le serrai sur ma ceinture, puis, j’ai marché sur le groupe des femmes.

Lala voulut me barrer le chemin, mal lui en prit. Prenant tout mon courage et concentrant toute la force dont je pouvais disposer dans la main droite, je lui envoyai une gifle, qui laissa toute l’assistance médusée, pour un bon moment. Elle s’écroula comme un pantin. Les membres désarticulés, dans une position indécente.

Un filet de sang gicla de son nez. C’était le comble.

Beaucoup de femmes s’étaient mises à crier : elle a bu le sang de Lala…elle a bu le sang de Lala…pauvre Lala, qui pourra la sauver. Elle mourra avec Sidi Mohamed.

 

“Que Batah, le chien lèche ta bouche”, ne puis m’empêcher de répliquer, Sidi Mohamed ne mourra pas, sorcière toi-même.”

Les hommes attirés par la cohue arrivèrent à la rescousse et on me poussa fermement vers une tente isolée à l’orée du “Vrig”. Il me fut interdit d’en sortir.

 

Je passais mes nuits à prier et à réciter tout ce que je pouvais de Coran, pour que mon époux se rétablisse et qu’il me rétablisse en même temps dans mes droits et ma dignité, sous ma tente.

 

Je ne pouvais m’empêcher de penser : « Comment ces hommes et ces femmes que j’ai vu prier, jeûner, dégouliner de bonté et de foi, peuvent-ils se transformer ainsi et en moins de rien en êtres si féroces et si impitoyables ? Est-il vrai qu’ils aient un quelconque respect pour celui qui les a crées, et leur a ordonné de s’aimer et de s’aider ? Je priais surtout pour le rétablissement de l’être que j’ai aimé plus que ma vie et mes yeux : mon mari et maître.

 

Effectivement quelques jours plus tard, je fus contente de le voir sortir de notre tente, une bouilloire dans la main pour faire ses ablutions. L’inquiétude s’installa dans mon ventre, quand après la prière, il ne se présenta pas pour me prendre chez nous.

 

On m’ordonna de recommencer à garder les moutons aux abords du Vrig, mais sans jamais m’approcher des enfants.

Désormais, j’étais officiellement la Sellala du village.

 

De longues années se sont passées. J’ai appris beaucoup de choses. J’ai vu comment les hommes récitaient les paroles du créateur, sans jamais les suivre.

J’ai même compris comment certains se sont servis de la sainte parole pour s’insurger en  charlatans pour exploiter les hommes et les choses.

 

J’ai connu le “Hajjab”, homme très pieux en apparence, qui cache derrière sa barbiche et son chapelet toujours en mouvement, la personne la plus sale que j’ai jamais connu.

 

Un jour exactement, mon maître encouragé par certains hommes décida de m’emmener par la force devant cet être satanique, pour m’exorciser et sortir les démons de ma personne.

 

Les mains liées, je fus conduite dans son antre.

Il commença à psalmodier des paroles indistinctes devant les têtes respectueusement baissées des hommes, pendant qu’il me tripotait la poitrine avec une concupiscence dans les yeux qui ne m’échappa pas.

L’homme était sale et une odeur pestilentielle émanait de tout son corps.

“Il faut que je l’ausculte demain soir, quand la lune sera haut dans le ciel, au dernier quart de la nuit. C’est à ce moment là que son démon descendra sur notre terre.”

 

La nuit suivante, pendant que tout le monde dormait tranquillement, je fus donc livrée pieds et points liés aux caprices de ce vieux démon qui usa et abusa de mon corps à sa guise et jusqu’à l’épuisement.

 Et avec la lumière de l’aube, mon orgueil, ma dignité et mon honneur étaient finis à jamais.

 

La plupart de ce qu’on appelait ma vie va donc se passer dans cette tente de la honte, où je n’étais qu’une Sellala, qu’il fallait fuir comme la peste.

 

Quand vers la fin de ma vie, un homme qui me croisa un jour gardant mes moutons, me parla de l’indépendance, de l’égalité, de l’honneur, de la fraternité, de la justice “du droit de tous à”. De blancs venus pour nous aider à disposer de notre propre sort; j’ai décidé de fuir vers la capitale…

 

J’ai remarqué comme tu vois que les mentalités sont encore les plus fortes et que les forces du mal existent toujours.

Je sais que le Seigneur des mondes m’a mis à rude épreuve. Il est l’omniscient et l’omnipotent. J’accepte toutes ses décisions. Je sais qu’il est l’infiniment sage et l’infiniment miséricordieux.

 

Voilà mon fils, l’autre jour, j’ai appris la mort de l’homme qui ne m’a jamais prononcé le divorce, Sidi Mohamed. J’étais presque contente, car je sais qu’elle aussi l’a perdu. Comme elle me l’a fait perdre ! Mais elle, elle a des enfants. Elle goûtera le prix de ses péchés dans ce monde ci comme dans l’au-delà.

Voilà ce mouchoir, c’est mon serment de mariage avec mon mari. Je le lui attacherai au cou dans le Paradis, quand personne ne pourra plus nous faire de mal, car le tout haut ne le permettra plus…

 

Des sillons qui jalonnaient le vieux visage, se déversaient maintenant les larmes…abondamment. C’étaient des larmes fossiles qui s’étaient lentement emmagasinées dans cette vieille tête meurtrie par les terribles coups du sort.

Koumba ne cherchait plus à dissimuler sa peine. Elle n’avait plus d’illusion. Elle savait par la longue expérience que ses frères les hommes, peuvent être les créatures les plus méchantes et les plus sadiques qu’Allah a créé.

Ce n’était pas pour rien que le gouverneur des mondes a crée l’Enfer.   

  

J’écoutais  Koumba et je pleurai aussi en silence. Malgré mon âge, je saisissais parfaitement, l’ampleur du supplice par lequel est passée cette pauvre femme.

 

Je voulais l’aider, pour compenser un peu ses peines. Mais je ne savais quoi je pouvais faire.

Ah ! si j’étais le président, ou même si j’étais Ahmed Lemtarnech

Avec l’un ou l’autre des deux pouvoirs, j’aurais pu lui donner une chambre…une vache ou peut être même l’aurais-je aidée à se rétablir socialement…avoir des amies…des voisins qui la respectent.

Malheureusement je n’étais rien et ne pouvais rien.

Je pouvais seulement dire à Koumba et à juste titre que ses contes sont pour moi et mes amis la source de tout le bonheur.

 

 

 

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                                Le collège de garçons.

 

Cette année là, j’étais en classe de sixième au collège de garçons.

Nous sommes tous devenus de grands jeunes hommes.

Il s’est passé quelque temps depuis ce jour où j’ai entendu mon nom à la radio, comme étant admis à l’entrée en sixième, ainsi que tout le groupe.

Cette année, Camini et moi étions restés seuls. Ma mère avait décidé de rejoindre notre père parti, travailler dans un autre pays.

C’était la première fois que nous nous étions retrouvés confrontés à toutes les péripéties et tous les dangers de la vie.

C’était aussi la première fois que nous avions l’occasion de connaître la valeur réelle des relations avec ceux qui nous entouraient.

 

Deux hommes qui habitaient chez mon père étaient restés avec nous à la maison. Ils étaient chargés de nous surveiller et de nous aider à continuer nos études. Ils devaient gérer l’argent que nous envoyait notre famille mensuellement.

 

Dès que la famille était partie, ils ont pris possession de la maison et nous n’étions plus que des domestiques, chargés de leur faire le thé et les petites courses.

 

Ils étaient devenus les maîtres absolus de la maison et nous ne faisions plus que figure d’étrangers.

Après avoir grandis, dans les soins les plus attentifs de nos  parents, nous étions maintenant réduits à raser le mur, pour éviter le mauvais traitement de gens avec qui naguère, nous n’avions aucune relation.

Ces hommes qui se faisaient toutes les figures pour nous amuser, dans un effort continu de plaire à nos parents; s’étaient subitement transformés en despotes que nous devions courtiser à longueur de journée, pour éviter leur courroux.

 

Une chose cependant nous était acquise : la liberté sans frontière. Personne ne se souciait guère de nos allées et venues.

Rentrer le soir à la maison ou ne pas rentrer était la même chose.

Nous n’étions plus obligés par la surveillance maternelle à nettoyer nos dents ou changer de vêtement par exemple.

Nos cheveux ébouriffés, qui n’ont plus eu contact avec un coiffeur depuis très longtemps, nous donnaient parfaitement cet air d’enfants de la rue “Lanahi walamuntahi” comme nous disons chez nous.

La plage, les lieux publics, les vieilles connaissances de nos parents; tout était notre logis. Nous dormions là où bon nous semblait.

 

Pourtant rien ne nous prédestinait à cette dangereuse trajectoire.

C’était toujours notre famille qui apportait l’aide aux autres et jusqu’à ce jour, je n’ai pas compris les raisons profondes, qui avaient poussé notre père à aller travailler dans un autre pays

 

 

Nous étions tout d’un coup mon frère et moi confrontés aux difficultés de la vie.

 

Quelquefois, dans un instant de lucidité, je pleurais. J’étais surtout compatissant pour l’image de mon frère, ne pouvant pas voir la mienne propre. Regarder en ce temps là dans un miroir était interdit pour les jeunes gens. Ceci vous donnait “L’œil dur”. Et les grands ne nous le pardonnaient pas.

Nous continuions cependant tant bien que mal à fréquenter l’école, plus pour voir nos amis, que pour nous instruire.

 

Au collège, notre apparence physique, eut de très graves conséquences sur notre statut social. Certains de nos vieux amis, commençaient déjà à dresser quelques remparts, nous signifiant la distance qui devait rester entre ceux qui dorment dans une chambre à coucher et ceux qui traînent dans la rue, comme des chiens errants.

 

Malgré notre jeune âge, nous avions saisi le message. Il y avait une certaine concurrence entre ces bonnes gens, au milieu desquels nous avions quelque chose à défendre, quelque chose d’une importance capitale : l’honneur de notre famille.

Cette sensation me retournait le cœur. Je n’avais envie de me comparer à personne. J’aimais tout le monde et j’avais toujours souhaité que toutes les créatures d’Allah baignent dans le bonheur, la dignité et la prospérité.

 

Pour la première fois de ma vie, j’ai commencé à entrer à l’école en sautant par-dessus le mur. Ce mur était assez long, mais chaque jour en venant de là où nous avions passé la nuit, j’obligeais Camini à emprunter cette entrée furtive avec moi.

J’ai commencé aussi à scruter les visages amis, dans le but de déceler un changement dans le comportement de mes chers compagnons. J’avais complètement perdu ma sûreté et ma gaieté d’antan. Mes sourires étaient devenus hésitants et peureux. J’avais constamment peur de découvrir quelque chose de malaisé que je sentais autour de moi sans en saisir ni la forme ni la signification.

Hamza n’a pas changé. Du moins moralement, car maintenant il avait un fin duvet, qui marque déjà une future petite moustache, dont il était très fier

 

Slemli, habitait maintenant dans une autre famille. Il était très préoccupé par notre situation. Un jour que je le saluais, il m’a précipitamment fourré quelque chose dans la poche de mon boubou, évitant que les élèves qui palabraient autour de nous puissent voir son geste.

 

Plus tard, j’ai su qu’il m’avait passé par ce geste un billet de cent francs CFA. A ce point, nous inspirions la pitié à ceux qui nous aimaient! ?. Slemli aussi avait ses parents ailleurs. Ce qu’il m’a donné, représentait sans aucun doute, tout son avoir pour le mois à venir. Il s’était dépouillé pour couvrir notre misère.

“Non mon ami Slemli, je n’accepterai pas ta pitié, malgré le grand amour que je te porte.”

 

Le matin de la fête de l’Aïd, j’étais debout sur la fosse sceptique de notre cour. Camini et moi, nous nous versions à tour de rôle de l’eau contenue dans une bouilloire, pour laver nos têtes et nos membres. Il fallait faire vite car c’était bientôt l’heure de la prière de la fête.

Je pensais aux boubous flambants neufs que nous allions porter tout à l’heure. Nous avions aussi des “Serwal” et des chemises toutes neuves.

Apparemment notre père avait envoyé beaucoup d’argent pour que rien ne nous manque à cette sainte occasion. Il y avait même un mouton gros et gras, qui bêlait au milieu de la cour, pour que tous ceux qui passeraient chez nous aujourd’hui sachent que la famille est là encore et que cette absence des parents n’est que provisoire et passagère.

 

Soudain passant mes doigts dans les cheveux de mon jeune frère, je sentis des choses rugueuses qui tapissaient son cuir chevelu. J’écartai promptement les touffes de cheveux, pour voir que toute la surface de sa tête, était recouverte de croûtes blanches, suspectes.

“Qu’est ce que tu as là Camini?”.

-Quoi? , Répondit mon frère apeuré.

-Il y a des boutons dans ta tête.

-Non c’est le sable. Hier je culbutais sur les dunes avec Sidi Boujouma.

-Camini, il faut que nous allions tout de suite chez Malha. C’est elle qui sait.

 

Malha, était une vieille Hartaniya, ami intime de notre mère.

Nous sentions sans savoir pourquoi, qu’elle était la seule personne après notre maman à qui nous pouvions dévoiler le grave problème de mon frère sans honte.

 

Quand elle nous vit, elle était en train de laver une vieille couverture. Elle laissa sa lessive et courut au devant de nous.

Elle nous prit tous les deux dans ses bras et pleura beaucoup et longtemps, à chaudes larmes.

Elle répétait au milieu des sanglots “: Ah! Voilà ce qu’on a fait des enfants de ma chère amie? Malheur au monde et aux ingrats. Malheur à ceux qui ne regardent que le temps présent et les fastes trompeurs du monde…”

 

Malha pleurait tellement, que nous nous étions mis à pleurer à notre tour. A son aspect, nous avons compris que nous étions dans un état pitoyable.

“Et en plus vous êtes devenus teigneux…ah ! Les chers pauvres petits…”.

Je ne pus m’empêcher de dire que seul mon frère avait contracté cette horrible chose, mais en passant mes doigts dans mes cheveux ébouriffés, je constatai aussi que ma tête était couverte de croûtes rugueuses.

 

En ce jour de l’année 19…je fus passé par la deuxième plus grande humiliation de ma vie, après la purge de l’hôpital.

Malha, nous rasa les têtes, aidée en cela par son mari Mahmoud, qui nous maintenait à peine, tellement l’opération était douloureuse et sanguinolente.

La vieille femme nous mit ensuite du “Bleu d’outre mer”. Sur la tête. C’était aussi la première fois que nous prîmes connaissance des vertus pharmaceutique de ce produit à l’origine destiné à donner une blancheur “éclatante” au linge.

 

Durant cette journée de la fête de l’Aïd, nous n’étions vraiment   pas beaux à voir, mais nous avons mangé les repas les plus copieux, depuis le départ de notre famille.

Mahmoud avait fait un méchoui à la mauritanienne dans une “Houvra”. Tout au long du repas il coupait la viande en petits morceaux qu’il taillait dans les gros cartiers de viande fumante et qu’il déposait devant nous.

“Mangez un peu des “mousranes”, prenez un peu de “Tayhane””.

Nous regardions joyeux Camini et moi. Je lui faisais un clin d’œil pour lui signifier que le bon Dieu est toujours avec nous. Nous pouvons même manger le “Tayhane”. Les grandes personnes nous disent souvent que celui dont le père est vivant ne devait jamais manger du “Tayhane”. C’était une astuce des grands pour nous priver des bonnes choses.

Mahmoud nous donner aussi le “Moukh”. Nous sourions au sommet du bonheur. Le “Moukh” vous donnait “L’œil dur”.

Mais nous avons déjà cet œil dur que craignaient nos parents. Chacun de nous pensait déjà secrètement à une petite amie. Il s’agit seulement de ne pas prononcer son nom et d’éviter de la regarder de près ou en face. Nous pouvions ensuite donner libre cours à notre imagination.

 

La vertu se cache chez les gens pauvres.

Dans la demeure du vieux Hartani et de la vieille Hartaniya, nous avons fait connaissance avec ce que nous appelons chez nous l’hospitalité légendaire du pays et qu’on ne trouve que chez les pauvres. Le vieux couple a déployé des efforts incroyables pour effacer toute trace de pauvreté dans le vieux logis.

Ils nous entouraient de tous les soins que nous pouvions souhaiter, pour payer une dette qu’ils n’avaient pas contractée.

Tout ce qu’ils nous devaient c’est qu’à un moment donné, ils ont été des voisins de nos parents. Une certaine amitié s’était liée entre les deux familles et les Mahmoud sont restés fidèle à cette amitié.

 

Tout le réseau de connaissances de nos parents s’était évanoui avec le départ de la famille. Les mots de bienvenue, s’étaient transformés en sourires distants.

 

Souvent nous étions allés Camini et moi dans une famille, ancienne connaissance de nos parents. Nous, nous sommes rendu compte de l’ampleur de nos illusions.

 

Un jour que nous sommes allés chez l’une de ces familles, notre visite avait coïncidé avec le déjeuner. Nous étions d’ailleurs affamés et espérions qu’ils nous proposent de partager leur repas.

La mère de famille sans doute apitoyée par nos mines perdues, nous déposa un peu de riz à la viande dans un bol sale qui me rappela vaguement le “Meylaq” de Miki mon chien. Nous avions tellement faim, que nous n’avions fait que deux bouchées de cette nourriture.

Quand ensuite nous voulûmes boire, nous nous rendîmes compte que le riz s’était coincé dans nos poitrines. C’est avec une grande peine que nous réussîmes à grands coups de carafes d’eau à faire descendre ces aliments réticents vers le lieu de leur digestion.

C’est à partir de ce moment que nous avons commencé à mesurer l’importance de la présence parentale.

 

 

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                            L’arrivée de mon père.

 

Cela faisait déjà un bon moment que je menais une lutte ardue, pour me lever. Les versets appris dans mon Loh, me disaient de me lever pour prier et remercier le Seigneur qui m’a encore accordé la vie pour ce matin et qui a eu la bonne grâce de ne pas m’avoir transformé en singe pendant mon sommeil.

Mon esprit répétait la formule de la Chahada, mais ma langue se refusait à bouger.

 

Les esprits malins, les petits-fils de Satan, ennemis éternels de l’homme, me disaient: “Encore un peu de sommeil. C’est une occasion de te prélasser encore un peu. Et puis aujourd’hui c’est dimanche. Dors…dors…dors”.

Des voix s’entrechoquaient dans ma tête paresseuse : celle du muezzin qui criait ” La prière est beaucoup plus bénéfique que le sommeil.” Et celle de ces envoyés sataniques qui me soufflaient “Ce muezzin est tombé sur la tête. En quoi te déranger de si bon matin peut-il augmenter ou diminuer le royaume de Dieu !”.

 

Une douce odeur chatouilla mes narines. C’était un parfum exotique que je connaissais bien de longue date.

Une bouffée de joie se propagea dans tout mon corps et acheva de réveiller complètement mon esprit endormi.

Etait ce possible? Je rejetais la couverture et bondissais comme pour conjurer la déception qui guettait mes espoirs. Ça ne pouvait être que lui. Ceci ne pouvait être que l’odeur du parfum que mon père a toujours utilisé “Habanita”.

 

A coté de nous Camini et moi, dormait un homme qui était venu pendant la nuit, après que nous fûmes endormis. Mon père.

Ne voulant pas nous réveiller, a préféré s’allonger à coté de nous et s’est endormi.

Il doit être vraiment fatigué du voyage, pour ne pas s’être réveillé pour la prière de l’aube.

 

Je le secouai doucement. J’avais peur d’interrompre ce rêve. Mon père, couché à coté de nous…mon cœur battait très fort. J’avais envie de pleurer, de verser des torrents de larmes. Toutes les douleurs et les frustrations que j’avais réprimées et accumulées dans les profondeurs de mon cœur, pendant des mois et des mois refaisaient surface. Je voulais pleurer à me fendre les yeux, je voulais jeter à la face du monde mon sentiment de dégoût et de déception, pour le traitement qu’il nous a infligé à mon frère Camini et à moi à ce moment précis, où nous avions pensé récolter les fruits de tout le bien que nos parents avaient semé durant toutes ces années autour d’eux.

J’étais dégoûté par l’hypocrisie et l’ingratitude des hommes.

 

Mon père ouvrit doucement les yeux et sauta sur ses pieds. Son premier souci était de rattraper la prière du matin.

Camini était réveillé à son tour et se frottait les yeux. Lui non plus n’arrivait pas à croire ses yeux. Il arborait un large sourire. C’était toujours sa façon d’être très content.

Nous fîmes nos ablutions avec notre père et commençâmes la prière du matin.

 

Jamais je n’ai prié avec plus de ferveur et de recueillement. Toute mon infortune, était traduite par les versets que mon père égrenait dans la lumière naissante de l’aube.

Pensez vous entrer au Paradis sans qu’il vous soit arrivé, comme à ceux qui furent avant vous? Rigueur et détresse les avaient touchés; et ils furent secoués jusqu’à ce que le messager et avec lui ceux qui avaient cru se fussent écriés (à quand le secours de Dieu?) Quoi! Le secours de Dieu n’est il pas proche?

 

Ces versets récités par la voix qui m’est si chères pénétraient mes oreilles, se répandaient dans mon être et confortaient mon âme blessée.

Le Seigneur des mondes nous a éprouvés et  Nous avons réussi là où les autres ont échoué.

 

Nous avons été les maîtres des biens périssables de ce bas monde, pendant que les autres en étaient devenus les esclaves.

Allah est généreux et il aime ceux de ses serviteurs qui font largesse uniquement pour son amour. Ceux qui donnent aux autres sans rien leur demander en échange. Ils savent que leur récompense n’est pas auprès des hommes et qu’aucun être ne peut leur offrir mieux que ce que le maître absolu leur a promis.

 

Je regardais la silhouette de mon père qui se découpait dans le tableau magnifique de la lumière matinale.

Quel grand homme que cet homme ! Mon père fait probablement partie de cette espèce d’hommes qui sont nés au temps où les vertus avaient encore un sens. Ses doigts se sont aussi bien usés à égrener son chapelet, qu’à distribuer tout ce qu’il avait à tous ceux qui l’entouraient, sans jamais faire de distinction entre ses proches et les autres. Sa maison était la maison de tous. Elle appartenait à ceux qui avaient faim, aussi bien qu’à ceux qui n’avait pas un abri pour s’y réfugier après une journée de dur labeur; ou ceux dont l’éloignement de la famille rendait les études difficiles, voire impossibles.

 

 

Que la paix et la miséricorde d’Allah soient sur vous” ! Par cette formule, prononcée une fois tourné vers le coté droit et une autre fois tourné vers le coté gauche, mon père acheva la prière.

Notre prière avait duré une vingtaine de minutes et la lumière avait entre-temps, dévoilé les formes secrètes de la nuit.

Sans émotion apparente, il se tourna vers nous et nous enveloppa de ses bras puissants et protecteurs.

Les mots n’avaient plus de sens. Ils ne servaient plus à rien.

 

La simple caresse que les doigts paternels prodiguèrent à nos crânes dénudés par la teigne suffirent pour nous dirent combien il était affecté par ce qui nous est arrivé.

 

Nous nous réfugiâmes sous ses aisselles comme deux poussins cherchant protection sous l’aile maternelle, et nous restâmes ainsi pendant tout le temps que le soleil n’était pas sorti des secrets insondables de l’horizon.

 

Jamais déjeuné ne m’avait paru aussi délicieux. Je mangeais sans m’arrêter et je mentais comme je mangeais. J’ai raconté à mon père des tas de succès scolaires tous plus éclatants les uns que les autres. J’étais par exemple le meilleur étudiant en physique en chimie et en mathématique, alors que pendant toute la période écoulée de l’année scolaire, je n’avais jamais mis les pieds dans une classe de physique. Je ne connaissais même pas le visage du professeur.     


                                      


                                             La grève.

 

Cette année, les grèves des étudiants avaient fait rage.

Je ne savais pas pourquoi il y avait des grèves. Les “grands” de première et de terminale, se réunissaient et parlaient beaucoup de choses que je ne saisissais pas.

Ce que nous pouvions réaliser avec certitude, c’est que la police était là. Toujours prête à charger.

Matala m’a dit que les problèmes du réfectoire et du trousseau étaient la cause principale de la grève. Le gouvernement voulait nous “dépouiller” de “nos droits légitimes”.

Il fallait faire quelque chose. Et la seule chose disponible et amusante en même temps, c’était de jeter les projectiles de toutes sortes sur la tête des flics. “Flics”, ce mot avait une connotation particulière dans mes oreilles. Je ne savais pas ce que cela voulait dire; mais un grand garçon de seconde m’a dit que c’était une abréviation de “fédération légitime des imbéciles casqués.” Alors, il était tout à fait légitime pour nous de bombarder ces gens dont les visages étaient anonymes et qui portaient le poids d’un nom si attirant pour nos lances pierres.

 

Notre vieil instinct de combats de quartiers s’était réveillé.

Hamza, a convoqué notre clique à une réunion extraordinaire.

Il avait son visage des jours de guerre, et il nous parlait une langue que ne lui connaissais pas auparavant.

“Chers camarades notre établissement est victime des manipulations des “laquais” du pouvoir. La politique “démagogique” du ministre de l’éducation nationale a dépassé toutes les limites.

Les “Kadihines” lutent pour la libération du pays. Nous devons les aider. C’est pour quoi je vous invite, mes amis à nous organiser en une cellule qui puisse être efficace et aider nos frères de lutte. Il ne sera pas dit que les jeunes de la médina…sont moins que les autres.”

 

Mon ami avait visiblement mûri. Il voyait ce que je ne pouvais voir. Quand on ose parler du ministre lui-même, ceci ne pouvait vouloir dire qu’une chose : Hamza était devenu un homme, et dans tous les sens du mot. Je sentais une douce fierté d’avoir un ami de ce calibre.

 

Notre groupe auquel se sont ajoutés d’autres jeunes de différentes régions du pays, était chargé de ramasser les pierres pour approvisionner les “forces d’avant-garde” constituées par les grands élèves de première et de terminale.

Il s’agissait d’être rapides et surtout de ne pas paniquer devant les grenades lacrymogènes que les policiers allaient certainement jeter sur la manifestation.

Un grand noir que je ne connaissais pas et répondant au nom de “Toumba”, monta sur une table scolaire et prit la parole. A coté de lui, se tenait Matala, notre ami.

“Frères, dit-il, nous sommes aujourd’hui face à une situation dans laquelle nous ne pouvons perdurer. Depuis l’année dernière, le gouvernement a promit des bourses pour tous. Il n’a pas tenu sa parole. La situation du réfectoire est chaotique. Nous mangeons des insanités que mêmes les animaux n’accepteraient pas de manger. L’économe, co-voleur du proviseur et du ministre a choisi un tissu de la plus mauvaise qualité pour confectionner nos trousseaux.

Ajoutez à cela la situation générale du pays qui laisse à désirer. Nos frères dans les mines du nord sont en grève…les chinois, les russes…..Karl Mark…prolétaires du monde unissez-vous…”

 

Toumba parlait…parlait. Ces choses me dépassaient. Parler de la Chine, je ne savais rien sur les Chinois, à part le fait qu’ils avaient les yeux petits et les cheveux très lisses.

Je me rappelle aussi qu’une fois j’étais à côté d’un groupe d’homme qui parlait de la visite de notre président à la Chine pour demander une aide alimentaire à ce pays. Il parait que leur président lui a répondu “”Ente mabloug”, vous avez assez de chiens et d’ânes pour vivres sans disette pour cent ans. Retourne chez toi et jouis des biens de ton pays.”

 

D’autres orateurs se succédèrent sur la petite tribune improvisée et constituée seulement d’une table branlante et grinçante. Tous étaient d’accord sur la même chose : Il fallait “affronter cette situation inacceptable et injuste.”.

 

 

Devant le rassemblement, les rangs des policiers s’ébranlèrent en direction de la grande porte qui nous séparait.

Le proviseur, le censeur et l’économe, étaient debout à une distance respectable pour éviter les jets de pierres qui de temps en temps fusaient ça et là de la main d’un téméraire anonyme qui ne voulait être vu que par ses camarades.

 

Les policiers avaient maintenant des casques sur la tête qui leur protégeaient aussi le visage. Chaque policier avait une matraque dans la main et quelques grenades lacrymogènes attachées à la ceinture.

Leur chef était long et piétinait d’impatience. Il avait visiblement hâte de sonner la charge. Mais il attendait, on ne savait quel ordre pour passer à l’action.

 

Le temps passait et semblait long; car ces préparatifs d’un côté comme de l’autre se faisaient comme si les deux groupes ne devaient jamais se rencontrer. La seule chose que nous craignions c’était d’être reconnu par l’un des membres de l’administration, qui ne manquerait pas de convoquer notre correspondant ou de nous retenir le samedi et le dimanche  au lycée.

 

Soudain quelqu’un au milieu de la mêlée cria “vive la grève”…”vive la grève”.

Le slogan fut repris en chœur par des centaines de voix excitées et déchaînées.

Matala, prenant une pierre plate la jeta contre le visage d’un jeune policier, lui arrachant une incisive.

Tout se passa alors très rapidement.

Un vieux policier, qui peut être n’avait pas appris comme faire avec une grenade, commença à jeter ses explosifs sans les dégoupiller. Puis mordant sa lèvre inférieure de colère, il fonça sur les élèves brandissant sa matraque, mal lui en prit, des dizaines de pierres l’accueillirent, il tomba.

“Attaquez! Cria le chef de la police, attaquez…”

Les membres de l’administration s’étaient éclipsés respectueusement pour ne pas être pris pour cibles.

La débandade fut générale.

Les déflagrations des bombes lacrymogènes emplissaient les oreilles. Et les yeux pleuraient par solidarité avec les oreilles.

 

Ils sont vraiment forts ces “Flics”. Pourtant nous étions cent fois plus nombreux. J’ai vu brièvement le grand Toumba qui prêchait tout à l’heure, roué de coups par une dizaine de policiers. Je me suis dit que peut être, il s’était fait remarquer par son discours.

Il utilisait ses mains pour protéger sa tête contre les coups qui pleuvaient sur lui.

 

J’avais attaché les “Kmame” de mon boubou derrière le dos, de façon à avoir une poche sur le ventre pour mettre les pierres.

Je succombais sous le poids des précieuses munitions, mais je ne pouvais m’en débarrasser. Ce fardeau freinait ma course, et je fus sur le point d’être capturé par un policier famélique, qui s’était dit que j’étais une cible facile, vu ma frêle silhouette.

J’ai pu le “feinter”, comme nous disions et il tomba.

 

Slemli a été capturé par les forces de l’ordre et je le voyais assis à côté du fourgon noir, les bras croisés comme si tout ce qui se passait ne le concernait pas du tout. Hmedou aussi a été arrêté.

“Laissez les petits sauter d’abord”. Cria une voix.

Maintenant les élèves sautaient pardessus le mur, pour se fondre dans la ville, passant par l’enceinte du lycée technique. Beaucoup ont été arrêtés.

 

 

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  Ce soir là, toute la ville était en émoi.

Devant le commissariat central, une multitude de parents d’élèves s’était rassemblé, pour avoir les nouvelles des petits prisonniers.

 

J’avais le cœur serré de savoir que deux de mes chers amis se trouvaient derrière les barreaux. Mon imagination fertile, me les faisait voir, tantôt les bouches blanches de soif, tantôt croulant sous les robustes mains de geôliers, qui les matraquaient sans relâche.

 

J’étais caché avec Sidi Boujouma au milieu d’un groupe de femmes devant le commissariat et nous guettions les moindres mouvements des policiers. Nous avions peur que les policiers nous reconnaissent  au milieu de la foule et nous arrêtent à notre tour.

Un jeune commissaire avec des palmes dorées sur les épaules sortit du commissariat et s’adressa à l’assistance :

“Rentrez tous chez vous demain vos enfants seront au lycée. Ce sont les ordres du ministre. Que personne ne reste devant le commissariat ! Vous saurez à quoi vous en tenir demain.”    

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

      

 

 

 

 

    

 

                   Les gardes arrivent.

 

Nous étions tous, rassemblés dans la cour du lycée. Chacun de nous était arrivé très tôt, accompagné par son correspondant.

Nos amis capturés, étaient là aussi. Des fourgons de la police, que nous appelions aussi “Dragons noirs”, les avaient débarqués devant la porte.

Ils n’avaient pas l’air très mal en point, mais ils étaient sérieux et avaient conscience de l’intérêt qu’ils exerçaient sur ceux qui ne savaient pas ce qu’il y avait dans un commissariat.

 

Le proviseur arriva le premier et s’installa sur l’une des chaises, placées en face de tous en tribune improvisée. Mais il ne parla pas. Tous semblaient attendre quelqu’un. Et vu la mine du proviseur et les vas et vient fébriles du surveillant général, le visiteur devait être une personnalité de grande importance.

 

Les policiers sont restés hors de l’enceinte de l’établissement, mais on pouvait voir de temps en temps un casque noir émerger de l’autre coté des murs.

Une voiture noire entra et deux hommes en descendirent.

L’un d’eux était en tenue militaire et l’autre en boubou blanc amidonné.

Son visage me disait quelque chose…Eh ! Oui, je ne pouvais me tromper cet homme je l’avais vu il y a trois ou quatre ans entre le président de la république et Ahmed Lemtarnech.

On murmura : ” C’est son excellence le ministre de l’éducation”.

 

Un silence profond s’installa quand le ministre prit place sur le siège qu’on lui avait préparé.

Il échangea quelques propos à voix basse avec le proviseur et prit la parole :

” Mes chers enfants, je suis très heureux d’être au milieu de vos rangs aujourd’hui pour discuter de tous vos problèmes. Je salue la présence des parents, dont la collaboration reste toujours d’une grande importance pour mener à bien la mission combien noble que son excellence monsieur le président m’a confiée, et qui consiste à faire de notre jeunesse le fer de lance du progrès national et les hommes de demain sur lesquels nous pourrons compter pour préserver l’intégrité nationale et la place que notre pays doit occuper dans le concert des nations.

 Le gouvernement a été très préoccupé par les malheureux incidents des journées passées.

Nous savons qu’un petit groupe d’esprits égarés, a essayé de perturber la bonne marche de cette année scolaire, qui pourtant a bien débuté. Nous n’accepterons pas de risquer l’avenir de nos enfants. Puisse Allah ramener ces esprits faibles, dans la bonne voie.

Je dois vous dire aussi que toutes les revendications et les doléances qui m’ont été remises par les délégués des élèves ont été prises en compte.

Je demande donc à tous de revenir dans les classes et de continuer les études.”.

 

Un remue-ménage secoua l’assistance et un homme d’un certain age se leva pour dire :

“Monsieur le ministre, nous voulons quand même vous dire que nous n’avons pas envoyé nos fils à l’école pour que vos policiers viennent expérimenter toutes leurs armes sur les petits. C’est une honte monsieur le ministre. Ma fille n’était pas avec les manifestants. Elle se tenait à l’écart, quand un policier l’a rouée de coups. Elle en est encore malade à la maison.

 

Une autre femme se leva, tremblant de colère :

“De quel droit vos “Snadra” mettent-ils mon fils en prison. Pour toute une nuit, comme s’il n’était qu’un vulgaire voleur. Regardez les voleurs qui vous entourent. Elle regardait d’un air méchant l’économe qui essayait de fondre dans son siège.

Regardez ceux qui ont extorqué aux enfants les sous de leur trousseau…

 

Hou hou…hou hou…hou hou…les étudiants encouragés par la témérité de la femme se sont mis à chahuter le ministre.

Comprenant que les choses allaient sortir du contrôle, ce dernier se leva, d’une façon qu’il voulait digne, imité en cela par l’homme qui l’accompagnait et par les membres de l’administration.

Le ministre monta précipitamment dans sa voiture, qui démarra en trombe.

Les membres de la direction eux disparurent comme par enchantement dans leurs logis situés au sein de l’établissement.

Curieusement depuis le début des événements, on ne voyait plus ni leurs femmes, ni leurs enfants.

 

Quelques parents d’élèves s’empressèrent chacun de prendre la main de leur enfant et de sortir de cette cour du lycée qui pouvait se transformer d’un instant à l’autre en champs de bataille serrée entre les forces de l’ordre et les étudiants.

D’autres restèrent sur place.

 

Encore ce Toumba monta sur une table et commença à haranguer la foule des étudiants :

“Camarades, restons unis. Les forces rétrogrades veulent nous plier le bras. Ils ne réussiront pas à le faire, car nous avons la vérité de notre coté. Le mouvement prolétaire vaincra. Nous voulons que le gouvernement nous entende et nous donne nos droits. Nous ne voulons rien de plus que nos droits légitimes.”

 

Quelques grands élèves entreprirent de barricader la grande porte du lycée et à ramasser les munitions de pierres.

De temps en temps un sifflement aigu et provocateur fusait du rassemblement des étudiants pour provoquer les policiers, qui n’avaient pas bougé de leur place.

Enhardis par cette inertie des forces de l’ordre, quelques-uns commencèrent même à jeter quelques projectiles sur le groupe des hommes de loi. De temps en temps l’un des attaquants faisait mouche et on voyait de loin un policier sauter ou s’esquiver brusquement pour éviter la pierre ou le coquillage.

 

Nous nous sentions les plus forts, car nous en déduisions que les “flics” avaient peur de nous affronter. Notre sentiment de supériorité commença à nous griser un peu, et les plus hésitants d’entre nous commencèrent même à s’approcher plus pour mieux atteindre leur cible.

 

Et l’inattendu se produisit brusquement :

Ces hommes armés de matraques, de grenades et de la frousse terrible qu’ils nous inspiraient par l’aura de force qui les entourait, se mirent subitement à se replier. Ils avaient probablement très peur, avons-nous pensé, car leur repli s’est déroulé précipitamment comme s’ils redoutaient un ennemi invisible.

“Les flics plient bagage, attaquons les ” cria quelqu’un.

Des salves de pierres et de projectiles de toutes sortes fusèrent de toute part sur les hommes de lois. Mais trop tard, ils étaient déjà loin.

 

Cette journée fut mémorable dans l’histoire de notre lycée.

Les jeunes gens se côtoyaient se saluaient, essayant au maximum d’avoir une tête de grandes personnes, de responsables qui prennent en main leur destin et luttent vaillamment pour la récupération de leurs droits spoliés.

 

Les jeunes filles aussi étaient de la fête. Elles étaient fières, car en quelque sorte ce sont “leurs” hommes qui viennent de remporter cette victoire glorieuse, contre les “valets de l’impérialisme”.

Les plus petits, quant à eux, exultaient de bonheur. Ils ont formé une troupe, qui sillonnait l’enceinte de l’établissement en scandant les slogans. Le premier groupe criait : “Nous avons” et le deuxième répliquait “Gagné”. A un moment, ils ont déniché le chien du gardien, qui était caché dans l’amas de vieilles armoires entassées derrière le réfectoire, pour échapper à la folie des hommes que forcément il ne comprenait pas.

Les gosses attachèrent une casserole dérobée dans les cuisines, à la queue du pauvre animal et le huèrent pour qu’il se mette à courir.

Le pauvre animal, croyant sans doute que quelque bête terriblement malfaisante le poursuivait se mit à courir dans tous les sens. Plus il courrait plus le bruit de la casserole était assourdissant.

Un groupe de jeunes filles se dispersa en caquetant au passage du chien. La confusion était générale. On avait presque oublié les événements réels qui frappaient notre lycée, quand soudain quelqu’un cria de toute la force de ses poumons : “Attention les gardes arrivent.”

 

Hamza qui depuis un bon moment essayait avec d’autres volontaires d’attraper le chien fuyard, réussit enfin à le saisir par le collet et à le débarrasser de son assourdissante musique.

Un calme absolu, plana soudain sur l’école. On pouvait entendre une mouche voler.

 

Les étudiants constatèrent avec effarement que les quatre coins de l’établissement étaient encerclés par les gardes et les gendarmes. Ces derniers se distinguaient par leurs bérets vert- foncé. Ils n’avaient pour toute arme qu’un kalachnikov à la main.

J’en déduisis rapidement qu’ils étaient venus pour tuer. Je pensais nostalgiquement et avec un certain regret aux matraques des policiers…

 

 

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           Des centaines de morts et des milliers de blessés.

 

Un gendarme beaucoup plus distingué que les autres, et qui ne portait pour toute arme qu’un papier plié dans la main, se plaça à la tête des pelotons.

 

Les soldats formaient comme un second mur au-dessus de nos têtes. Tous étaient impassibles et semblaient attendre un ordre imminent, pour passer à une action, qui n’était certainement pas une action de bienfaisance.

 

Celui qui semblait être le chef, leva soudain le bras et le rabaissant brusquement cria ” Feu…feu à volonté…”

Les “Kalachnikovs” crépitèrent alors dans un concert sinistre de mort et de destruction. Tous les élèves criaient à la foi. On ne pouvait plus savoir qui était vivant et qui avait quitté pour les vallées de l’ombre.

Les centaines de chaussures jonchaient le sol. Des cahiers des livres des cartables. Les adolescents affolés par cette brutalité subite, essayaient de trouver dans tous les coins protégés un abri contre les balles qui sifflaient de toute part.

 

Les cris des garçons se confondaient avec les pleurs des filles.

Ce n’était plus “Les femmes et les enfants d’abord”, mais le “sauve qui peut”.

Certains soldats sont entrés dans la mêlé et distribuaient copieusement des coups de pieds et de crosses dans toutes les directions et sur toutes les surfaces corporelles à portée de leurs mains.

 

Je ne voyais plus rien. Il me semblait que les cadavres de mes compagnons étaient étalés partout.

Mon rachitisme joua en ma faveur et prenant mes jambes à mon cou, je fonçai vers le mur et sautai sans encombre de l’autre coté de l’Enfer. Il s’agissait d’arriver au domicile familial avant que la poursuite des manifestants n’atteigne les alentours du lycée.

 

Quand enfin je pus regagner la maison, j’étais hors d’haleine. La  nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre dans les quartiers populaires.

 

Beaucoup de personnes me questionnaient au passage sur ce qui se passait dans l’établissement. Ma peur ne m’empêchait pas de leur accorder une interview brève, mais toujours plus catastrophique de l’évènement.

Une dame, qui étalait son linge, perdit connaissance quand je lui dis que des dizaines d’étudiants sont morts. Son fils était du nombre.

 

Quand j’arrivai à la maison, je fus accueilli par ma mère, ma tante et ma petite sœur, qui, inquiètes, ne savaient pas quelle décision prendre.

Elles m’entourèrent de toute la protection que pouvaient offrir des cœurs qui vous aiment et qui sont prêts à tout donner pour vous défendre.

– Tu vas bien? Me demanda ma mère.

– Oui, répondis-je d’une voix affaiblie par les gaz lacrymogènes, mais surtout par une volonté maligne d’attirer leur pitié sur ma pauvre personne victime. Ceci me valait toujours un traitement réparateur, à base de pain au chocolat et de thé vert à la menthe.

 

-Où est ton frère Camini? S’enquit peureusement ma mère; Comme si elle redoutait déjà ma réponse !

 

-Oummi, répondis-je la bouche pleine de pain, Camini, je crois, doit être mort, depuis les premières salves de mitraillettes…je crois.

Tous les faibles sont morts du premier coup. Quant à Matalla, le pauvre Matalla, je l’ai vu mourir sous mes yeux. Son corps déchiqueté par les balles, a été ensuite piétiné par la foule affolée des étudiants en fuite.

 

Mon imagination exacerbée par les violences que je venais de vivre, faisait des ravages dans les rangs de mes amis. Tous selon ma version des faits devaient être morts ou gravement blessés.

 

Notre voisine Yenssarha, me regardait avec beaucoup de circonspection. Elle commençait à douter de mes paroles, mais ne disait mot.

 

Ma mère, les yeux hagards, me fixait ou plus exactement, fixait les mots qui s’égrener terribles de ma bouche, sans savoir si elle devait me croire ou non.

Ma petite sœur Mariem, pleurait en silence. Elle ne comprenait pas exactement ce qui s’est passé, mais pressentait que quelque chose d’horrible s’était passé, et qu’au cœur de cette tourmente son frère Camini avait été broyé par les forces du mal.

 

Les larmes de ma petite sœur, achevèrent de me convaincre de la véracité de mes mensonges. Et je me mis à mon tour à pleurer à chaudes larmes.

 

– Et Slemli? Tu l’as vu ton cousin Slemli? S’enquit tante Aicha.

-Ma tante, répondis-je, entre deux sanglots, je ne peux rien assurer à propos de mon cousin Slemli, mais si ma mémoire est bonne, j’ai vu tout un groupe de jeunes massacrés devant le réfectoire. Je pense qu’il faisait partie de ce groupe là.

 

J’étais encore en train de chauffer à blanc les émotions de la famille, quand Matala, Slemli et mon frère Camini s’encadrèrent dans la porte d’entrée.

Mais, vous êtes vivants bégayé je, entre la joie de revoir les chères personnes et la gêne d’avoir aggravé des choses, qui étaient beaucoup moins dramatiques que je ne les avais relatées.

 

On offrit du Zrig aux nouveaux arrivants et chacun commença à peindre les événements. Tous parlaient en même temps et personne ne voulait laisser à l’autre la gloire du héros qui revient du champ de bataille.

 

Yenssarha notre voisine calma le jeu : “Attendez les enfants, il faut que quelque chose se taise, pour que quelque chose soit entendu.”

 

Nous avons eu beaucoup plus de peur que de mal, commença Matala. Les soldats avaient ordre de nous tirer dessus avec des balles à blancs. Beaucoup de jeunes se sont blessés seulement à cause de la mêlée qui s’en est suivie pour passer les murs.

Le lycée a été évacué et les cours sont suspendus jusqu’à nouvel ordre.

 

J’étais un peu troublé d’avoir cédé à mon émotion excessive, mais j’étais bien content que toute la bande fût là, saine et sauve.

 

Comme son habitude, à chaque fois que la famille a passé une épreuve difficile, ma mère remplit une grosse marmite de viande de bœuf d’oignons et l’odeur de viande et de poivre embauma les alentours. Ce jour là, nous mangeâmes comme nous ne l’avons jamais fait auparavant.

 

 

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                              La fin d’un grand homme.

 

C’était un vendredi après midi. Toute la ville se préparait à la prière hebdomadaire du vendredi, jour saint chez tous les musulmans du monde.

 

Mon boubou était neuf et je me sentais dans toute la condition requise pour paraître avec mes amis à la mosquée. Vendredi était aussi l’occasion pour les jeunes d’exhiber leurs atours et de montrer qu’ils sont issus d’une famille aisée. Nous rivalisions de tenues ce jour là.

 

En portant mes habits, j’étais bizarrement distrait. J’avais un vague pressentiment que quelque chose allait arriver, je ne savais quoi. Je sentais un nœud dans ma gorge. Etait ce le cafard ou parce que j’avais mal dormi la veille? Je ne pourrais préciser exactement le motif de mes inquiétudes.

 

Après la prière, je remarquai que contrairement à leur habitude, les fidèles ne se sont pas dirigés vers la sortie de la mosquée.

Ils s’étaient levés et sont restés tournés vers la Qibla, comme s’ils devaient accomplir une seconde fois l’office de la prière.

 

Le mot “Rahimahou Allah” revenait sans cesse sur toutes les lèvres.

Quelqu’un venait donc de mourir. Un personnage important, mais qui?

Les visages étaient tristes, et le découragement se lisait sur toutes les figures.

 

” Il a passé sa vie à faire le bien”.

“Que la miséricorde d’Allah fructifie ses bienfaits et absout ses péchés !”

” Ce monde n’est qu’une illusion. Il passe comme l’éclair, et nous nous trouvons fasse à nos actes pour l’éternité.”

“Toute âme goûtera la mort.”

“Chacun ici bas est destiné à périr, alors que demeure le visage, plein de majesté et de munificence de ton Seigneur.”.

“Nous appartenons à Dieu, et à lui nous reviendrons.”

Toutes ces phrases, murmurées par l’assistance s’entrechoquaient dans mon cerveau en ébullition.

 

Je pressentais déjà une nouvelle de ce genre depuis le matin.

Mais maintenant c’était le suspens qui me rendait malade. Je me frayai un chemin dans la foule compacte de prieurs pour essayer de me mettre au premier rang ou pour  repérer un visage connu auquel je pourrais poser la question qui me brûlait les lèvres.

 

Un silence de mort s’abattit soudain sur l’assemblée des hommes consternés.

Quatre hommes entrèrent dans la mosquée, portant sur leurs épaules un brancard, sur lequel était un cadavre couvert d’un linceul blanc.

 

C’est à ce moment précis que je réussis à m’insérer avec beaucoup de difficulté entre deux hommes dans le premier rang des prieurs.

J’étais face à face avec le linceul du défunt. Tous étaient debout sauf lui, il était allongé devant ces hommes, qui doivent prier maintenant pour que son âme repose en paix.

 

Dans la prière pour le mort, il n’y avait pas de prosternation. Ceux qui prient doivent rester debout, comme pour éviter de rapprocher leurs nez, de ce nez qui ne pouvait plus respirer. Désormais entre eux et le mort il y avait le mur invisible qui sépare ce qui est de ce qui n’est plus.

 

L’Imam, se leva, loua le Seigneur des mondes qui a permis aux hommes de mourir les uns après les autres, pour que le vivant puisse enterrer le mort et pour que ceux qui restent puissent prier pour ceux qui sont partis, et qui n’avaient plus de pouvoir d’intercession pour leur propre âme.

Il pria aussi pour que la grâce et la paix d’Allah soient sur notre prophète Mohamed ainsi que sur toute sa famille, ses compagnons et ceux qui les suivirent en bien jusqu’au jour de la résurrection.

 

Il se tourna vers la Qibla et nous commençâmes la prière funèbre.

“Qui était ce mort?” La question tournait si fort dans ma tête endolorie que j’arrivai à peine à suivre la prière.

Quand l’Imam prononça “Assalam aleykum”, je ne pus m’empêcher de me tourner brusquement vers l’homme à ma droite et de lui demander : “Qui est mort”

“Tu n’as pas assisté au début de la prière? C’est Ahmed Lemtarnech qui est mort ce matin” me dit-il.

 

 Je sentis le sol se dérober sous mes pieds. Les murs de la mosquée se mirent à tourner autour de moi, et je m’accrochai à l’une des colonnes de la mosquée pour ne pas tomber. Je glissai le long du puissant pilier jusqu’au sol et je restai là hébété, sans vraiment comprendre si je vivais un cauchemar ou si c’était la réalité.

Mon esprit me ramenait très loin quelques années auparavant, quand je suis entré pour la première fois dans la maison de cet homme généreux et avenant, qui ouvrait sa porte pour tout le monde, je le revis le jour de l’indépendance aux cotés du président de la république.

Je repassai en mémoire toutes les actions de bienfaisance de ce grand homme, que la radio ne se lassait de citer dans toutes les nouvelles.

 

Soudain, comme prit d’une folie subite, je me levai et me mis à courir vers l’extérieur de la mosquée, juste pour voir la fourgonnette qui transportait le mort démarrer vers le cimetière.

 

Quelques autres voitures démarrèrent derrière elle, et je pu m’engouffrer dans l’une d’elle sous les yeux étonnés et inquisiteurs de deux vieillards assis à l’arrière du véhicule.

L’un d’eux ouvrit une bouche édentée pour me poser une question, et opta pour le silence.

Il y avait deux ou trois véhicules entre le nôtre et la fourgonnette qui transportait le mort. Je pouvais cependant voir la forme de ce véhicule, qui restera toute ma vie durant gravée dans mon esprit comme étant une navette vers les dernières demeures.

 

Le cortège funèbre était beaucoup plus important que je ne l’imaginais. Quand nous arrivâmes au cimetière, il y avait déjà un grand monde qui attendait l’enterrement.

Je vis un groupe de personnes qui creusaient une fosse, et je m’approchai d’eux, le cerveau en ébullition.

Je vivais un cauchemar et je ne pouvais me réveiller pour m’y soustraire.

 

Ahmed Lemtarnech, n’était même plus Ahmed Lemtarnech. On l’appelait ici “Al janaza” tout simplement. Ce terme était donné aussi bien à l’homme qu’à la femme après la mort. Une forme inerte anonyme, qui n’était plus identifiable. Un souvenir qui allait s’estomper peu à peu, pour se dissoudre dans l’oubli.

Ainsi, c’est ça la vie. On y entre avec rien, et on en sort les mains vides. Exactement comme on est venu.

 

Quand le tombeau fut creusé, on apporta le locataire et la terre reprit ce qui lui était dû… 

 

 


          La voie du Paradis est parsemée d’épines.

 

Depuis un bon moment, j’étais là devant la vieille Sellala.

C’était toujours vers elle que je me repliais quand les problèmes me dépassaient. Elle avait toujours les mots qu’il fallait pour que je comprenne, et pour m’apaiser.

 

Koumba était devenue très vieille, mais elle n’avait pas perdu un iota de sa lucidité. Sa vieille mandibule, pendante, me fascinait. Je la fixais des yeux, pour ne pas perdre un seul des mots qui s’égrenaient comme un chapelet de sa bouche.

Cette vieille personne bannie de la société depuis sa plus tendre jeunesse, était l’image personnifiée de la sagesse et de la tolérance.

 

-Koumi, est il bien vrai que ce sont les meilleurs qui partent toujours les premiers?

-Mon fils, quand on mange les dattes dans un plat, on commence toujours par trier les meilleurs fruits n’est ce pas? Les hommes sont un peu comme ça. Mais tout le monde finira par partir. C’est un chemin obligatoire et qu’on le veille ou non, on est obligé un jour de quitter comme ça comme Ahmed est parti.

La mort est une navette, dans laquelle tout le monde prendra place un jour ou l’autre. Plus le départ tarde, plus le dossier s’alourdit en bien ou en mal.

 

Koumba me raconta comment un soir de fête, un homme enturbanné est venu frapper à la porte de sa vieille chaumière pour lui apporter de la viande et des vêtements neufs.

C’était Ahmed Lemtarnch. L’homme qui portait secours à l’orphelin, à la veuve, aux pauvres dans tous les coins de la ville, sans que personne ne le sache jamais.

Il n’avait jamais confié cette tache à la nombreuse domesticité qui travaillait dans sa maison. Ce sont ses propres mains et ses propres pieds qui se chargeaient de distribuer les bonheurs aux démunis et qui traçaient sur leur passage le sourire sur les lèvres desséchées de ceux qui ont été oubliés par tous.

 

Ahmed celui qui a fait des biens de ce monde un cheval pour atteindre la félicité promise par le Seigneur.

 

-Koumi, est ce que tu connais la prière pour que Allah pardonne les péchés de Lemtarnech?

-Mon fils je n’ai jamais cessé de prier pour cet homme. Il me donnait gratuitement ce que je n’avais pas demandé et qu’il n’était pas obligé de donner. Après les grandes pluies de l’hivernage, des hommes sont venus réparer mon toit endommagé par les vents. Quand je leur ai demandé qui était derrière ce bienfait, ils me répondirent que c’est un homme de charité, qui avait choisi de garder l’anonymat, je n’ai pas douté un seul instant que c’était lui.

 

Ce n’était pas pour moi qu’il le faisait, mais pour l’amour de son Seigneur et maître Allah. Les chemins du paradis sont parsemés d’épines et de difficultés. Il n’est pas facile de gagner le bonheur éternel.

 

La différence entre les riches et nous c’est que nous avons  le temps pour réfléchir. Notre richesse véritable est la méditation.

Ceux qui habitent dans les palais et ceux qui habitent dans une cabane comme la mienne, finiront tous dans le même logis : le tombeau. Ceux qui mangent les mets raffinés et ceux qui mangent la poubelle, finiront tous par servir de nourriture aux vers. Les gens comme Ahmed Lemtarnech ont compris cette vérité et ont préféré préparer le chemin vers le lendemain plus stable et plus heureux.

 

Ce monde ci n’est qu’une illusion et ceux qu’il trompe finiront par goûter les souffrances éternelles destinées à ceux qui n’ont pas écouté les recommandations du Seigneur. Ceux qui ont vendu la félicité éternelle du voisinage du Seigneur, contre les plaisirs falsifiés et éphémères de ce bas monde. Ahmed Lemtarnech n’était pas de ceux là, mon fils.

 

Les égoïstes, les hypocrites, les méchants, portent en eux déjà le germe de leur propre destruction.

La maladie qui a pris place dans leurs cœurs est comme un incendie, qui finira par se dévorer, quand il n’aura plus rien d’autre à se mettre sous la dent.

Ils font le mal aux autres, et ce mal finira dans les gênes de leurs enfants et leurs petits enfants, qui finiront eux-mêmes par s’entre dévorer. Ils tuent par leurs actes les valeurs vertueuses que Dieu a placées pour équilibrer le monde et les relations entre les humains.

 

En réalité, nous sommes les premiers bénéficiaires des bonnes actions que nous faisons.

Allah a mis plus de bonheur dans le cœur de celui qui donne.

L’homme qui reçoit est heureux d’un bien matériel qu’il obtient et qui fait partie des plaisirs périssables de ce monde. Celui qui donne au contraire a la satisfaction d’avoir accompli un devoir divin. Il a travaillé la main dans la main avec le Seigneur des mondes, pour le triomphe du bien et le bonheur des autres.

 

Un serviteur de Dieu, qui ne peut réaliser ce qu’il y aura au-delà de la mort, peut penser que faire le bien ou ne pas le faire revient au même. Il croit en général, que le sort de tous est le même en fin de compte : tous retourneront à la terre et c’est tout.

C’est le plus grave calcul qu’un individu puisse faire dans sa vie.

Car si son pronostic est vrai, il n’est qu’un rien au milieu d’un ensemble de riens. Et si par contre ce sont tous les prophètes à travers tant et tant de siècles, qui ont dit vrai, il est destinataire des plus atroces et des plus insupportables supplices qu’un être  ne puisse jamais imaginer.

Ce pauvre bougre s’est perdu dans les impasses de la désobéissance à son Seigneur et maître. Il n’a fait aucun effort pour se mettre à l’abri des doutes insidieux et des déviations.

Il est perdu…    

 

 

Le baccalauréat était dans deux semaines et cet événement n’était certainement pas pour m’aider à me concentrer sur mes études.

Mon esprit était profondément remué par la mort de cet homme. Cet homme que j’aimais, sans savoir pourquoi.

Le seul lien qui nous liait était la relation tacite et muette entre celui qui a fait le bien, et celui qui en était témoin.

 

Ahmed lemtarnech, comme il restera à jamais gravé dans ma mémoire, est l’homme qui était resté debout, quand tout le monde s’est plié aux vices de la course effrénée vers les richesses de ce monde. Ahmed Lemtarnech était à mes yeux, la personnification de la vertu et de la droiture. Il a gardé jusqu’à la fin les yeux fixés sur le ciel, quand tous ont fait la révérence aux tentations. Comme une flaque d’huile, il est resté une étoile brillante et noble dans un océan de bassesse et de déchéance aussi bien morale que spirituelle. Il a vécu pur et propre et c’est ainsi qu’il comparaîtra devant son Seigneur et maître Allah.

 

En ces mauvais temps, où les hommes ne reculent plus devant aucune bassesse pour se hisser sur les corps rachitiques des femmes et des enfants pour satisfaire leurs veules désirs de manger la part des autres, en ces temps, où ceux qui naguère se disaient nobles et généreux, se sont dévêtis de leur vertu, pour montrer une nudité atroce de cupidité d’hypocrisie et de gourmandise. En ces temps tristes où les êtres simples abasourdis par des comportements humains qu’ils ne pouvaient même pas imaginer possibles.

C’est en ces temps de perdition des valeurs, que les hommes comme Ahmed Lemtarnech brillent comme une pleine lune au milieu d’une obscurité totale.

 

La réalité est qu’aucun citoyen de se pays ne sera jamais plus révéré, ni plus digne de prière et d’amour que lui.

Ahmed Lemtarnech a fait de sa vie une vie de charité et de bonté jusqu’à la fin. Il a été un homme de principes et de vertu.

Il a laissé la honte aux mesquins et aux sans scrupules

 

Yenssarha, notre voisine avait quant à elle un seul mot qu’elle prononçait pour résumer cette situation, Comme elle dit, où “ce qui tuait ne faisait même plus honte.”

“Tioum ” est un mot qu’elle a apporté du Sénégal voisin et qui voulait dire beaucoup de choses et dont la plus en évidence est “honte à celui qui accepte de croupir dans la honte”.

 

C’est à peine si nous ne regrettons pas la vie archaïque et dure de la brousse.

L’humanité est morte avec la vie dans la ville. Les principes de la vertu souffrent depuis l’indépendance d’une longue agonie qui n’en finissait pas de les anéantir. Dans l’anonymat de ces grandes agglomérations, les hommes se surveillent et se jaugent. Chacun ajoute un peu plus à la dernière dérogation aux règles morales qu’il a observée chez l’autre.

 

Derrière les murs désormais opaques, les volontés fragiles, se débarrassent, peu à peu des règles ancestrales, longtemps conservées et adulées par les ancêtres. La vertu s’effrite sous les griffes impitoyables de ces temps.

 

Le mur de respect entre les générations est lézardé impitoyablement, et se craquelle sans cesse sous les coups de boutoirs de la nouvelle ère.

La jeunesse, longtemps entravée par des règles qu’elle n’arrivait pas à justifier, s’est dressée contre tous ce qui limitait ses libertés ou freinait ses passions.

 

Les vieux eux, ont connu un nouvel élément, qui allait définitivement bouleverser leur conception des choses : l’argent. Désormais tout était en fonction de sa valeur matérielle, pour ne pas dire pécuniaire. La prière elle-même s’était pliée à la logique mercantile. La religion pourtant sacrée et intouchable a été souvent revue et simplifiée, pour le passage ou l’acceptation d’une nouvelle valeur plus adéquate et plus moderne, imposée par des êtres sans foi ni loi.

 

Pendant les mariages, ce n’était plus “Il  est fils de qui?”, Mais combien il gagne. Quelle est la marque de sa voiture?”

En bref la valeur lucrative prédominait désormais sur toute autre valeur.

 

Une grande civilisation était en train de disparaître à jamais dans les cancans de la médiocrité, qu’on dit moderne.

Chaque jour qui passe diminuait notre civilisation bédouine de valeurs qui ne reviendront plus jamais. Des montagnes de trésors étaient en train de s’engloutir pour l’éternité dans les profonds ravins d’un anonymat, qui ne valait même pas la peine d’être vécu.

 

Nous étions la civilisation des principes. Notre adresse la plus connue était la bonté, l’hospitalité et l’altruisme.

L’honneur la vertu et la noblesse dans notre société passaient avant toute chose. Nous ne connaissions pas toutes ces maladies qui sont apparues avec la ville. Les tentes sous lesquelles nous habitions n’avaient ni portes, ni fenêtres. L’hôte se sentait plus chez lui dans la demeure des autres que la sienne propre.

Les hommes fuyaient le péché comme ils fuyaient la peste. La quiétude et la sécurité appartenaient à tout le monde.

 

Comment tous ces trésors peuvent-ils disparaître en un temps si court et de façon si dramatique ?

Etait-ce une malédiction qui frappait le pays ou une rude épreuve à laquelle Dieu a voulut soumettre les hommes pour mesurer les degrés de leur fidélité et de leur franchise ?

Comment des êtres sensés peuvent-ils assister à la mort de valeurs qui étaient la quintessence de leur bonheur et de leur sûreté ?

 

J’avais le cœur gros, les larmes aux yeux, et encore une fois je sentais le poids dérisoire que je représentais devant des événements gigantesques qui m’étranglaient et contre lesquels je ne pouvais absolument rien du tout.

 

Toutes ces idées sombres se croisaient dans mon esprit enfiévré par la mort subite de Ahmed Lemtarnech. Après toutes les actions de bienfaisance qu’il avait accomplies durant sa vie si brève, il était très grand pour mourir au moment où beaucoup d’hommes autour de lui étaient trop petits pour vivre.

 

Je pensais que bientôt je serai un cadre dans le gouvernement avec tous mes amis autour de moi; dans des postes “clés” et que forcément nous changerons l’ordre des choses.

Le tout était d’obtenir ce Baccalauréat et d’aller étudier en France, avoir ma licence et revenir occuper un poste de ministre.

Je ne pouvais pas être moins qu’un ministre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une nuit pas comme les autres.

 

C’était un soir de septembre. Nous étions tous, réunis chez Zéni, un nouvel ami du groupe. Tous nous avons obtenu le bac sauf Hamza et sidi. Ce soir nous nous sommes donnés rendez-vous autour d’un thé à la menthe pour nous dire au revoir.

L’échec de nos deux amis ne nous affectait pas, du fait qu’il leur a été donné de se présenter à un concours pour devenir officiers de l’armée. Nous étions tous, heureux et tristes à la fois. Heureux de pouvoir voyager à l’étranger pour continuer nos études, mais tristes du fait que tous, nous devons nous disperser vers les quatre coins du globe.

 

Je devais aussi passer chez mon amie Fani, que j’aimais plus que tout au monde. Je sais que les adieux avec elle seront très éprouvants; mais nous avons convenu que mon départ était, pour notre relation, un début pour notre vie ensemble.

Nous avions déjà planifié l’avenir : après mon retour nous allions nous marier, acheter une petite maison et vivre avec nos enfants. Le sacrifice était donc nécessaire et c’est presque avec satisfaction que nous nous apprêtions à nous dire au revoir.

 

Fani, je l’ai connue au lycée. Comme ça par hasard ! Un jour que je marchais dans le couloir de l’un des blocs. Elle était adossée à l’un des piliers du bâtiment et je ne sais pourquoi à ce moment j’ai souhaité être ce pilier pour la soutenir.

Elle m’a sourit et notre histoire a commencé ainsi.

C’est aussi à ce moment là que j’ai commencé à découvrir mes qualités de poète.

 

Cette jeune fille polie et réservée a complètement changé ma vie. C’est désormais à travers elle que je voyais les couleurs du monde. Son sourire était pour moi la signification certaine que tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles.

Toute vie était rythmée par le tempérament de sa personne.

Mes efforts scolaires ont quadruplé depuis le moment où j’ai lié ma relation à Fani. Je m’ingéniais à mettre les bouchées doubles pour être le meilleur. Il fallait gravir les échelons pour mériter cette merveille du Seigneur des mondes; et rien n’était plus assez difficile, ni assez compliqué pour que je réussisse.

 

Mes professeurs ayant remarqué le changement extraordinaire intervenu dans mes bulletins de notes s’interrogeaient naturellement sur les raisons d’un tel changement.

Tout le monde expliquait ce changement par les promesses que les familles ne manquaient pas de faire aux fils, s’ils réussissaient au Baccalauréat.

Pour moi tout ceci n’avait plus aucune importance, sauf dans la mesure où il me rapprochait de ma vie commune avec Fani.

 

Il me semblait aussi qu’elle m’aimait à la folie. Je lisais son attachement dans ses yeux et plus je lisais son amour pour moi, plus j’étais fou, amoureux d’elle.

 

C’est en cette époque aussi que des êtres comme les oiseaux les  papillons, les fleurs ont commencé à avoir une importance à mes yeux. Mon cœur chantait l’hymne de la vie. Je voulais que tout ce qui vit soit heureux. Un monde qui a produit cette merveille, est un monde où la douleur et la tristesse n’avaient aucune place.

Il me semblait que toutes les miséricordes sur terre avaient une relation directe avec le tempérament de ma bien aimée.

Je la regardais et c’était suffisant. Contempler ce beau visage était pour moi le sommet du bonheur. Cela me suffisait.

 

Les hommes cherchent le bonheur très loin, alors qu’il est beaucoup plus proche qu’ils ne le pensent.

 

“Tu sais, tu vas beaucoup me manquer. Je penserai à toi chaque jour chaque seconde. Avec chaque respiration tu seras au fond de mon Coeur. Ce sera ma façon de te protéger de tout maléfice.”

Que tu es généreux mon seigneur ! Jamais cadeau ne me sera plus précieux que cet être de rêve, au sort duquel tu m’as attaché et qui se donne tant de soucis pour ma pauvre personne.

 

“Je penserai aussi à toi. Tu seras la raison de ma réussite et de l’excellence de mes travaux. Le futur mari de Fani, ne peut être faible, sinon il ne la mériterait pas.

Ma voix s’étranglait sous la force de l’émotion qui m’étreignait les tripes et me fouillait le fond du cœur.

 

Fani se pencha et m’embrassa. Je tressaillis et le monde entier commença à tourner autour de moi. L’atmosphère de ce soir là restera à jamais gravée dans les coulisses de ma pauvre mémoire.

 

C’était la deuxième fois ce soir que je perdais l’équilibre sous le contact de cette douce personne. Je dois avouer aussi que c’était la première fois qu’une fille me témoignait ce genre d’attention. +

Je ne comprenais rien. Je ne cherchais à comprendre quoi que ce soit. Je savais seulement que j’étais heureux. Peut être le plus heureux de tous les hommes sur terre.

J’avais honte de trembler devant Fani.Mais quelle honte y avait- il à trembler devant soi même. Fani était une autre partie de moi-même et je n’éprouvais aucune honte à ce qu’elle découvre mes faiblesses.

 

Si les rois de la terre et ceux qui se battent pour accumuler les biens et les richesses, avaient découvert le bonheur d’être aimé par une personne chère, ils auraient tout laissé pour ce bonheur là.

Seulement les hommes ont tout commercialisé, tout mécanisé, tout déshumanisé, et c’est ainsi qu’ils ont tout perdu.

 

-“Tu vas partir?” C’était tout ce que Fani pu prononcer quand je lui rendis visite dans sa maison profitant de l’absence de son père.

-Oui, répondis je. Je veux aller récolter des diplômes et revenir, pour que tu sois la femme la plus heureuse du monde.

Je la tenais par la main. C’était la première fois et la dernière, que j’ai eu assez de courage pour prendre ses mains dans les miennes.

J’essayais de ne pas trembler. « Ce n’était pas décent pour un homme de trembler. Surtout devant sa femme. » Je répétais cette phrase, tout en sentant que le sol se dérobait sous mes pieds à chaque fois que sa main se posait sur la mienne.

 

Mon cerveau était en ébullition. Je pouvais aimer Fani oralement, à distance j’étais même assez hardi dans mon expression poétique; mais quant à avoir une telle divinité entre mes bras, mon courage fondait comme du beurre sous la canicule.

 

J’ai trébuché d’émotion, encore une fois ; et c’est cette faiblesse qui me dévoila que cet amour que je vouais à Fani était partagé. Je pus lire l’inquiétude dans ses yeux, elle me soutint et en profita pour m’embrasser légèrement. C’était le comble. Je ne pus contrôler mes sentiments et me mis à trembler de tous mes membres.

J’avais les larmes aux yeux et remerciais Dieu intérieurement de m’avoir accordé une faveur si sublime.

 

Devant mon trouble, devenu si évident, la jeune fille se mit à rire. Toutes les phrases du monde ne pourront décrire le sourire de Fani. Il me semblait qu’autour de sa denture parfaite des dizaines d’oiseaux minuscules et transparents, voltigeaient dans toutes les directions et donnaient au monde ses sons et ses couleurs…ah quelle était belle Fani. Son sourire de cristal et que j’aurai toujours dans la mémoire durant mes années à l’extérieur du pays, sera mon stimulant le plus efficace devant la tristesse de l’exil et les difficultés scolaires.


               

 

 

 

 

 

 

 

                   

 

 

 

 

 

                  Les deux visages d’un ministre.

 

 

Ça faisait déjà un bon bout de temps, que j’étais assis devant la secrétaire. Elle semblait tout à fait insensible à ma présence et continuait à taper des lettres sur sa machine à écrire.

De temps en temps elle se levait fouillait dans un tiroir à la recherche de je ne sais quel document, et revenait à sa place.

-Tu es sûre que tu as annoncé mon nom à monsieur le ministre ?

Demandai-je excédé par la longue attente.

-Monsieur, répondit elle, à moitié énervée, c’est la troisième fois que je vous dis que je vous ai annoncé. Je ne vais quand même pas annoncer le nom d’une autre personne. Vous êtes le seul ici.

 

Comme elle venait de terminer sa phrase, deux jeunes dames firent irruption dans la salle d’attente du ministère.

Elles parlaient à haute voix et semblaient s’être aspergées de tous les parfums du monde.

Elles étaient à l’aise comme si elles étaient chez elles.

Je fus pris par une forte quinte de toux, qui m’étrangla presque.

Je supportais très mal les odeurs des parfums forts.

-Hmedou est là ? Demanda l’une d’elle.

-Oui. Un moment je vous annonce madame.

 

Mais elle pouvait dire son « excellence » ou au moins  «  monsieur. » Elle est bien impolie cette dame. J’étais outré par la façon si légère avec laquelle  elle parlait de mon ami.

 

La secrétaire, qui semblait déjà connaître les deux visiteuses s’engouffra  dans le bureau du ministre et ne tarda pas à sortir arborant un très large sourire, servile et complice à la fois :

-Entrez, son excellence vous attend.

Je faillis en avaler le verre d’eau que j’avais pris pour calmer un peu mon allergie aux parfums.

-Mais madame…commencé-je.

-C’est lui qui décide, ce n’est pas moi monsieur.

 

Décidément, elle me prenait à la légère la pauvre secrétaire. Si seulement elle pouvait deviner quelle relation me liait à son patron, elle en aurait avalé tous ses classeurs et leur poussière avec. Mais elle ne perd rien pour attendre. Je me délectais déjà de la mine effarée qu’elle affichera quand elle verra son ministre me sauter au cou et pleurer de bonheur de me serrer dans ses bras.

Le problème avec les femmes, c’est qu’elles jugent toujours les individus selon leurs apparences.

 

Je dus attendre encore deux bonnes heures avant de voir les deux dames sortir. Elles traînaient les pas, comme si elles n’étaient pas du tout pressées de quitter les lieux.

La sonnerie tinta et la secrétaire s’engouffra dans le bureau sur climatisé un dossier à la main.

Après un moment, elle sortit et me dit : Vous pouvez entrer monsieur.

 

Malgré les ankyloses qui commençaient à paralyser mes membres, je me suis levé comme un ressort.

L’idée de voir mon vieil ami Hmedou, que je n’avais pas vu depuis une dizaine d’années, me remplissait de joie.

 

Depuis un bon moment j’essayais d’imaginer les changements intervenus à sa personne, mais quand j’entrai dans le bureau majestueux de son excellence, je ne pus m’empêcher de voir que mon vieil ami n’avait pas changé. Il est vrai qu’il avait maintenant une barbe et de la moustache, mais derrière tout ça, je pouvais voir clairement les traits fins et rusés de mon vieil ami, qui partageait avec moi les tomates volées par Sidi Boujouma dans le jardin de l’hôpital.

 

J’étais étranglé par l’émotion et en même temps, une fierté sans limite galvanisait toute ma personne. Mon frère, mon ami est devenu ministre. Je formulais secrètement la prière de le voir candidat à la présidence de la république.

 

Je voulus contourner la table immense du ministre pour lui faire l’accolade, comme nous avions coutume de le faire après une longue séparation, mais il tendit la main et d’un geste ferme, me tint à distance, en me serrant la main.

-Alors Hanefi ! Comment on va ? Tu es là ?

-Oui balbutiai-je ébahi, par le geste singulier du ministre.

 

Il m’avait salué en tendant sa main, mais en même temps par son geste sec et déterminé, il avait voulu que je reste à ma place. Il était ministre et je n’étais qu’un petit professeur repu de la poudre de craie. Parfois les gestes disent beaucoup plus long que la parole.

En d’autres termes, il était en haut et j’étais en bas. C’était plus que clair.

 

-Alors comment « on » va ?

-Bien, répondis-je, la voix chevrotante. Bien, je vais bien grâce à Dieu.

-Qu’est ce que je peux faire pour toi ?

-Rien, monsieur le ministre, je suis seulement passé vous dire bonjour. Je m’excuse beaucoup de vous avoir dérangé.

 

-Bon laisse « nous » te voir de temps en temps.

Il prononça cette phrase en se levant la main tendue pour me signifier que l’entretien était fini.

Je pouvais aussi comprendre que selon le vocabulaire précieux de son excellence, ce « De temps en temps », voulait dire aussi « Je n’ai pas ton temps »

 

Je suis sorti du bureau du ministre la tête basse, mâchant et remâchant des idées sombres.

 

Mon entrevue avec Hmedou avait duré moins de cinq minutes. J’avais perdu l’assurance que jusque là j’avais affichée devant la secrétaire et c’est avec une grande peine que je pus prononcer à hauteur de son bureau : -merci madame, au revoir madame.

 

J’étais ravagé par la honte. Quatre heures d’attente, à la porte de  mon vieil ami, pour qu’il m’accueille de la sorte ?

Je ne pus m’empêcher de jeter un regard furtif à ma tenue vestimentaire. Peut être n’étais-je pas assez présentable, pour rentrer chez un ministre…un ministre, mais avant d’être ministre, il est mon ami Hmedou. Celui pour qui j’ai fait tant de sacrifice. Hmedou, pour qui j’ai versé des torrents de larmes le jour où le Zeyyan avait coupé son prépuce.

 

Mon ami d’enfance, me traiter comme si j’étais un mendiant, venu quémander son assistance.

 

Quel maigre bénéfice de troquer ceux qui vous ont aimé pour ce que vous étiez, tel que vous étiez, contre ceux qui vous aiment seulement pour ce que vous êtes devenu, et qui à travers votre personne ne voient que l’intérêt qu’ils peuvent tirer avec tous les sourires à piège qu’ils vous adressent.

 

Tu te trompes mon ami, je ne te demande rien. Moi ça fait longtemps que j’ai appris que l’être ne peut rien donner à l’être et que toutes les grâces n’appartiennent qu’au Seigneur des mondes.

 

Je te souhaite beaucoup de bonheur dans tes nouvelles fonctions Hmedou, mais je pense que tu as perdu quelque chose de beaucoup plus précieux et beaucoup plus sublime que le poste d’un ministre. Qu’Allah purifie ton âme des tentations de ce monde mon ami…car que tu le veuilles ou non tu seras toujours mon ami ! Je suis l’ami fidèle et éternel de feu ton autre visage.

Quand un ami a fait un péché sa fidélité antérieure intercède pour son pardon !


                

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

              

 

 

                  Un départ qui n’a pas laissé de traces.

 

Quand je suis entré dans le vieux quartier, je ne pus m’empêcher de pleurer.

A la place même où il y avait la hutte de la vieille Koumba, se dressait maintenant un immeuble de deux étages.

Qu’était devenue la vieille femme ? Certainement elle est morte, dans quelle terre l’a-t-on ensevelie et dans quelle circonstance. A-t-elle eu au moins une sépulture digne de la pureté de son âme et de la noblesse de sa lignée ?

 

Ah ! Koumi, comme j’aurais voulu me recueillir sur ta tombe et pleurer pour te dire combien je t’aime, bien que ta bouche ne puisse plus me raconter les histoires que j’aimais tant. Koumba la bambara, la noble. Celle dont la beauté a battu les belles filles du désert sur leur propre terrain. Que Dieu pardonne à ceux qui t’ont spolié de ton droit de profiter de ta vie comme tous les êtres libres sur cette terre !

 

Je me dirigeai vers la boutique du coin et je poussai un cri de surprise quand je vis derrière le comptoir de la boutique, le vieux Yarba. Il était devenu très vieux, mais continuait à gérer sa boutique. Son commerce s’était amélioré et a prospéré, il était presque riche maintenant.

 

Quand il me vit, le vieil homme se précipita à ma rencontre et me prit entre ses bras, répétant sans discontinuer : Marhaba…marhaba, comme tu as grandi Hanefi…

 

Fébrilement, il se mit à fouiller sous le comptoir de sa boutique, en retira une vieille natte qu’il étala et m’invita à m’asseoir sous les étagères.

 

Il ouvrit une bouteille de coca cola, y versa une boite de lait concentré et me tendit ce breuvage singulier qui laissa un agréable goût dans ma gorge.

Les commerçants ont toujours leurs propres secrets pour préparer leur boire et leur manger.

 

Yarba sorti ensuite un vieux matériel de thé, composé de trois verres de « 8 » et d’une vieille théière noircie par les nombreuses fois qu’elle a dû rester sur les charbons ardents, pour que le thé vert qu’elle contient consente à donner la couleur rouge-foncée, qui faisait le plaisir du mauritanien.

 

– Comment vas-tu mon fils ? Comment as-tu pu vivre avec les Français pendant tout ce temps ? Est-ce que tu étais libre de prier ? Est-il vrai que ces gens urinent debout ? Est-ce que tu pouvais parler leur langue ? J’ai entendu que dans ces pays c’est la femme qui épouse l’homme, et que même c’est elle qui donne la dot à son époux. (Il étouffa un rire entre ses dents.) A-t-on jamais entendu ça ? Une femme épouser un homme.

 

Mais après c’est lui qui fera la cuisine et donnera naissance aux enfants. A-t-on jamais entendu ça ? Un homme prendre une dot de la main d’une femme ? Ma grand-mère disait toujours que les oreilles sont petites parce que chaque jour elles entendent des nouvelles incroyables.

Samba le facteur m’a même dit qu’une fois un français était enceint, parce que dans ses rapports avec sa femme c’était toujours elle qui prenait le dessus… Il avait vu ce drame dans un film

Il étouffa un rire malin.

Le vieil homme avait la tête blanche, mais il n’avait pas changé.

C’était toujours le Yarba des anecdotes infinies et qui profitait toujours de la visite d’un client pour lier une conversation ou pour le faire rire.

 

Yarba parlait sans discontinuer et ne me laissait pas le temps de répondre. C’était plutôt lui qui me donnait les nouvelles des pays que j’avais visité.

 

Ce vieux maure, qui n’avait jamais quitté son pays avait toute une documentation sur le monde. Il s’était forgé à travers les ans à partir de tout ce qu’il pouvait entendre, sa propre conception du monde. La BBC diffusée en langue arabe, avait fini par compléter un ensemble de données qu’il avait glané ça et là au cours de ses voyages de vieux contrebandier au Sénégal.

 

Il pouvait pendant des heures vous entretenir de la Somalie, de la Palestine occupée, du Golan syrien, du canal de Suez, de l’Afrique du sud. Il connaissait par cœur toute la biographie de Nelson Mandela, Yasser Arafat, de Steve bicko, de Tche Guevara. Il connaissait les noms de tous les dirigeants du monde et avait son opinion sur tous les problèmes d’actualité.  

 

Sous ce turban bien serré autour de son crâne, il y avait toute une encyclopédie universelle capable de vous entretenir aussi bien sur les relations internationales, sur les meilleurs remèdes contre les maladies, sur les habitudes de populations lointaines ou encore sur les conquêtes du prophète et sa biographie.

 

L’odeur du thé emplit la boutique, et pour un moment j’ai complètement oublié ma fatigue et mes déceptions à la chaîne.

D’abord le mariage de Fani avec cet homme, la mort de mon ami Hamza, la visite chez Hmedou, et l’humiliation amère qu’il m’a infligé. Tout ça tournait dans ma tête à une vitesse, qui ne me laissait même plus le temps de réfléchir.

 

-….de sucre ?

Je sursautais, je n’avais pas entendu Yarba, tellement j’étais plongé dans mes profondeurs.

-Pardon, Yarba, je pensais ailleurs. Qu’est ce que tu as dit ?

-Je te demande si tu préfères ton thé avec plus ou moins de sucre ?

-Yarba je suis « Mdawwakh », je veux le thé tel que je l’ai toujours bu avec toi. Ton goût est le mien, qu’Allah te récompense en bien.

 

-Ces blancs, chez qui tu étais ; est ce qu’ils savent qu’Allah existe ?

-Les blancs, sont comme nous. Ils prient ; du moins ceux d’entre eux qui sont religieux. Ils font le bien, et prohibent le mal. Ils croient au jour du jugement et font tout pour ne pas s’attirer la colère du Seigneur des mondes. Tu sais Yarba, l’Homme est partout le même. Il y a ceux qui sont bons et ceux qui sont mauvais.

 Dans tous les peuples de la terre, il y a un groupe pour l’Enfer et un autre pour le Paradis. C’est l’issue incontournable du test que Dieu a prescrit pour les fils d’Adam.

-Mais tu me dis qu’ils ne croient pas au prophète Mohamed ?

-Dieu a parlé à chaque peuple dans la langue qu’il comprend, et par les moyens qui Lui ont semblé les meilleurs. Le but est cependant le même partout. Ce que Jésus christ enseignait n’était autre chose que l’Islam. En fait le Dieu des mondes nous demande par l’intermédiaire des messages divins la rectitude du caractère et la grandeur de l’âme.

 

Personnellement, j’ai remarqué qu’en fait toutes les religions du monde prêchaient la même chose : faire le bien et s’éloigner du mal. C’est le grand résumé des commandements de Dieu. Il faut aimer les autres, il faut aider ses frères, il faut respecter les hommes (leurs biens, leur sang et leur dignité) il ne faut pas voler, il ne faut pas mentir, il ne faut pas tromper tes semblables. Un sourire ne coûte rien, mais il veut dire beaucoup de chose. Souriez à la création, souriez aux créatures.

 

 Dieu nous voit. Demandons lui sont aide, glorifions sa grandeur et sa puissance. Chantons les merveilles de sa création.

C’est là le contenu des religions en général. Ce qui viendra ensuite ce sont les ajouts des hommes.

 

Les mauvaises âmes n’ont cessé à travers les siècles de faire porter aux messages divins, la responsabilité de leurs crimes et de leurs mauvaises actions. Ils n’ont pas hésité à faire dire à Dieu ce qu’Il n’avait pas dit, pour justifier les crimes et les atrocités qu’ils ont fait subir au monde. Ce sont les fils de Satan, ceux qui sont nés pour nuire ; ceux qui dépensent des efforts incommensurables pour jouir des souffrances des autres. Il n’y a pas pire bête féroce que l’homme quand il est habité par une mauvaise âme. Une âme corrompue par la méchanceté, la violence et le mal.

 

-Mais dis moi, jeune homme ; revenons à nous même, tu ne t’es pas fait une famille ?

J’éclatai de rire, me faire une famille ?

-Yarba, je peux difficilement me faire une famille. J’attache trop d’importance aux petites choses dans les hommes. Je vois ce qu’il ne faut pas voir et partout je suis déçu. Si tu veux aimer, tu dois être aveugle. La fidélité est une qualité à laquelle j’ai beaucoup cru. Un peu comme une seconde religion. Je ne suis pas arrivé à épouser la nouvelle façon d’accepter la vie telle qu’elle est et telle qu’elle change chaque jour.

 

Tu sais Yarba, une fois un homme venu d’occident était descendu dans un pauvre restaurant, d’un pauvre village de chez nous. Il était accompagné de son épouse. Et naturellement le propriétaire des lieux leur servit ce qui était disponible.

Ils mangèrent sans rechigner ce qu’il y avait dans les plats, et même sans regarder vraiment qu’est ce qu’il y avait dans ces assiettes.

Au bout d’un moment, l’homme s’adressant à sa femme demanda :

-Chérie est ce que les olives ont des pattes ?

-Non mon coco les olives n’ont pas de pattes.

Il éclata tout simplement de rire et déclara :

-Alors, je viens de manger un cafard.

 

J’aurais voulu être comme cet homme. Il a su s’adapter à toutes les situations et accepter ce qui était devant lui. Il doit probablement être heureux.

 

Les dents du vieil homme rouillées par les flots de thé vert qu’il a dû ingurgiter pendant sa longue vie, avaient quelque chose de noble et de pur. Il riait à gorge déployée et n’arrivait pas à s’arrêter de rire.

-Pour accepter la vie, il faut donc pouvoir croquer les cafards !

Qu’est ce qu’ils t’ont mis dans la tête les blancs ?

Non, non mon fils, il y a toujours de bonnes gens ; mais elles sont rares. Plus la fin du monde approche, plus tu verras des choses qui n’étaient même pas imaginables auparavant. L’envoyé d’Allah l’a prédit : « Quand le fer parlera et que les contrées lointaines deviennent proche… ». Tout ceci nous l’avons vu…les hommes ont perdu leur dignité et la noblesse de leur caractère, parce qu’ils sont les derniers.

Ils sont corrompus par le mal.

Ils ont remplacé Dieu par la matière, ils ont adoré des êtres comme eux, dans le seul but d’un intérêt matériel qu’en fait seul le créateur peut accorder. Ils ont nié les valeurs et par conséquent se sont niés eux-mêmes.

Tu sais à l’école vous faites les cours et ensuite vous affrontez les examens. Dans la vie c’est le contraire, on passe l’examen, si dur soit il ; et ensuite on en déduit les leçons.

Exerce toi à apprendre de la vie. Le bon acte vaut mieux que la bonne parole. Les temps changent et nous avons quelque chose à conserver. Nous devons lutter pour que la morale vive, sinon la vie ne vaudrait même plus la peine d’être vécue.

 

Il y aura un temps, mon fils où les hommes vont essayer de garder quelque chose dans leurs ventres. Les anciens ont appelé cette époque, « la période des vomissements incoercibles. »

L’homme sera dégoûté de toutes ses actions. Mais il sera trop tard. Il sera pris dans l’engrenage collectif des mauvaises règles. La fille n’aura même plus honte de parler de ses appétits sexuels devant son père ou son grand frère. Le garçon jettera la fumée de sa pipe sur les visages des anciens. Le grand ne sera plus grand et le petit chien aboiera dans le ventre de sa mère.

Je demande à Allah de me prendre avant la venue de ces temps apocalyptiques.

 

Le Dieu d’hier, est toujours celui d’aujourd’hui. Ce qui est beau restera beau et ce qui est laid, le restera aussi. Le licite n’a pas changé et l’interdit est toujours le même. Ce sont les hommes, qui attirés vers les profondeurs de la honte, entraînés par le poids énormes de leurs bassesses et de leur manque de scrupules ont trahi la tradition. Ils ont tout perdu ; car un tel monde a perdu toutes ses valeurs.

 

Mon fils dans le dossier de chaque homme on peut lire après sa mort les trois phrases suivantes : Il est né…Il a vécu….Il est mort.

Seulement parmi les morts, il y en a qui restent vivants et parmi les vivants il y a des morts. Il y a ceux qui ne partent jamais et ceux qui disparaissent sans laisser de traces.

Comme disait feu ton père : « il y a des esclaves parmi les nobles et des nobles parmi les esclaves. »

 

La meilleure satisfaction intérieure qu’un homme puisse éprouver est de sentir qu’on a fait ce qui est correcte, même si le monde entier vous désapprouve.

Malheureusement dans notre société actuelle, très peu d’hommes pensent à défendre ce que nous avons de plus cher : la vertu. Ils sont divisés en deux catégories aussi inefficaces l’une que l’autre : ceux qui pensent sans agir et ceux qui agissent sans penser.

 

« Mange un peu d’arachides ça te fera du bien. ». Je sursautai, les paroles du vieux boutiquier m’avaient transporté dans un labyrinthe de pensées. Ce qui était avant sera-t-il un jour ?

Chaque jour qui passe nous perdons quelque chose.

Ce que nous gagnons compensera t il les lourdes pertes de l’humanité. Les cancans de la modernité et ses prétentions assourdissantes, colmateront ils l’hémorragie mortelle des valeurs humaines ?

 

 


 

                      Champ de bataille.

 

 

Le chameau était maintenu, la tête attachée solidement au pied, dans une position inconfortable et certainement douloureuse pour la pauvre bête. Cependant ses grands yeux étaient sereins et il attendait stoïquement le sort que lui destinaient les hommes.

Il est longtemps resté au service de ces êtres qui marchent sur deux sabots et aiment voyager perchés sur le dos des bêtes. Il a traversé des kilomètres de désert pour les mener à des destinations lointaines. Il a supporté la soif et la fatigue pour les satisfaire et transporter leurs bagages et leurs marchandises.

 

Un homme se présenta un couteau long et effilé dans la main.

En un éclair il se rua sur la bête qui leva à peine un œil lourd pour surveiller les comportements souvent routiniers   pour  mettre un bagage ou installer une Rahla sur son dos en vue de ménager le postérieur du maître.

Cette fois ci, le vieux compagnon humain se précipita sur lui et lui plongea le poignard au haut du poitrail à l’endroit du collier, tout près du cœur de la bête. Il remuait la main, et le poignard avec, dans la plaie béante qu’il venait d’ouvrir dans la poitrine de la pauvre bête. Il sectionnait toutes les artères toutes les veines que  sa terrible arme rencontrait. Les yeux rougis, il mordait sa lèvre inférieure comme s’il jouissait des souffrances de l’animal. Le chameau mourut dans des borborygmes de sang, sans comprendre ce qui lui arrivait.

 

J’étais là médusé par ce spectacle écoeurant et douloureux. Je ne pouvais m’empêcher de penser que l’homme, est l’être le plus infidèle et le plus féroce, que Dieu a crée. Il n’hésite jamais un seul instant à sacrifier ses plus proches compagnons, pour réaliser ses intérêts égoïstes, ou satisfaire ses bas instincts.

 

Je ne pu m’empêcher de penser à l’âme de la bête. Peut être qu’en ce moment même où elle venait de quitter le corps, elle était là planant sur les lieux et maugréant des malédictions à l’encontre des criminels qui l’ont dérangé.

Je pressai le pas pour m’éloigner de ce lieu sinistre.

Les environs de l’abattoir ont été pris d’assaut par les maisons. Ce lieu qui autrefois m’inspirait tant de crainte, par son isolement et la nature de sa fonction, avait perdu aujourd’hui beaucoup de son mystère.

 

Ce lieu où on venait sectionner les carotides des bêtes pour consommer leur chair, n’était plus à mes yeux, qu’un endroit parmi tant d’autres, où l’homme par le privilège de la force de son intelligence, soumettait son entourage aux caprices de ses appétits insatiables. Il y avait d’autres abattoirs plus abstraits et beaucoup moins saisissables. Il y avait l’abattoir des esclaves où on obligeait les êtres, comme la belle koumba à se faire consommer dans le silence complice de toute une société, par les dents sales et cariées d’un vieil ogre, avant de la reléguer définitivement au rang haïssable de sorcière.

Le supplice atroce auquel on soumettait les petites filles en les privant de leur organe génital, pour les ajuster aux plaisirs égoïstes des hommes. Ma mémoire me porta très loin dans le passé quand j’ai assisté au calvaire de la petite fille de Aichetou, lors de son excision.

 

Il y avait l’abattoir de toutes ces pauvres populations, qui ont été diaboliquement et intelligemment manipulées, ligotées, maîtrisées dans leur pauvreté et leur ignorance, pour que des régimes dictatoriaux sucent leur sang et piétinent leur honneur et leur dignité. Sans qu’ils aient le simple droit de se plaindre.

 

Il y avait l’abattoir de tous ces jeunes intellectuels et moins intellectuels, dont la chair et les os sont broyés dans les sombres et cruels labyrinthes des polices, pour la simple raison qu’ils ont dit non à la dictature et aux actions méprisables de ces charognards modernes, ces nécrophages humains.

 

Ce matin j’étais vraiment triste, et je ne pouvais savoir pourquoi.

Les rues de la vieille médina avaient vaguement l’aspect d’un champ de bataille.

Depuis que je suis revenu au pays, je ne cesse de me heurter à des réalités que je n’avais jamais imaginées.

Je ne pu m’empêcher de penser aux paroles de Mohssen, notre maître coranique : « Ne vous attachez pas aux plaisirs du monde, ils sont faux et éphémères. »

 

Même mes amis, ne sont plus mes amis. Ces hommes murs que j’ai visités un à un, n’ont plus des anciens compagnons de jeux que j’ai aimé plus que tout au monde, que de simples traits physiques. Tous ont plutôt pesé mon poids social, mes capacités économiques, les intérêts que je pouvais présenter pour projets d’enrichissement, les relations politiques que j’avais avec les dirigeants politiques en place…

 

Tous ont été déçus, car je ne pesais absolument rien du tout et je n’avais pas envie de prendre du poids, ni au sens propre, ni au figuré. J’étais plutôt dégoûté de ces calculs mesquins, que je devinais chez mes anciens copains.

 

Merci mon Dieu de m’avoir donné un petit ventre. Merci de m’avoir fait hérité de la qualité que j’ai le plus admirée, chez feu mon père : la sobriété.

J’aimais la modération dans toute chose et c’est peut être là l’une des choses qui m’ont sauvé du fléau de la gourmandise moderne, qui a incinéré les mœurs et les traditions.

Le pauvre professeur que j’étais, trouvait satisfaction dans des plaisirs secrets qui n’étaient pas pris d’assaut par les hordes humaines.

 

Mes trésors à moi étaient à l’abri des usurpateurs. Ils étaient gratuits et me procuraient tous les bien du monde. C’était un bonheur que j’avais pu extraire des obstacles ; mais qui ne reposait pas sur les carcasses des hommes, ou sur les amas de honte, d’injustice de cruauté de ruse et de violence.

Je n’avais pas honte de regarder un enfant dans les yeux, ni de penser au Seigneur des mondes avant de dormir.

Ce bonheur n’est pas le fruit de recommandation ou de favoritisme. Il est pur et limpide parce que venant des mains de Dieu, et ne causant aucun préjudice à ses créatures.

L’odeur de la terre mouillée par une bonne pluie, était pour mes narines bédouines, plus agréable que tous les parfums du monde. La brise du matin était pour moi et moi seul. Je ne sentais aucune sorte de partage avec aucune créature. Les étoiles, la lune, les astres étaient mon domaine privé et je m’en enivrais à chaque fois que la quiétude de la nuit et la tranquillité de la solitude, me protégeaient de la cohue humaine et des bruits du « progrès ». Une gorgée d’eau fraîche était dans ma gorge plus exquise que tous les vins du Paradis.

Qui pouvait m’empêcher de déguster l’eau fraîche ? Et quel intérêt aurait ce quid dam à m’en priver.

Mon lit était le plus confortable de tous les meubles du monde, malgré sa modestie. Je le remerciais secrètement à chaque fois que après un lourd sommeil, je me levais prêt à me lancer dans la découverte des merveilles du Créateur de tout ce monde.

 

Je n’oubliais jamais de remercier mes membres et tout mon corps saint pour les services gratuits qu’ils me rendaient.

N’avez-vous jamais calculé les services innombrables que votre corps vous rendait gratuitement. Vers combien de lieus vos pieds vous ont porté. Combien de fois, sans orgueil vos mains sont allées modestement et en toute clandestinité s’occuper de vos problèmes les plus intimes ?

Combien de plaisirs vos yeux vous ont procuré par le panorama et les doux tableaux qu’ils vous permettent de percevoir ?

Vous êtes vous imaginé une fois privé de vos yeux.

Que pensez vous qu’un monarque donnerait pour recouvrer la vue ?

 

J’étais constamment en contact avec mon créateur. Je pouvais sentir sa satisfaction et son courroux. Je le cherchais dans toute chose et sentait sa main dans chaque mouvement de ma vie.

Quand je soulageais ma vessie, je pensais à lui : « merci mon Dieu de m’avoir débarrassé de ce déchet. Je pensais à ceux hommes et femmes, cloués sur les lits d’hôpitaux, et qui ne peuvent arriver à cet acte routinier et multi quotidien que par l’intermédiaire de sonde et d’interventions douloureuses par les mains des hommes.

 

Quand on pense au Grand, on respecte ses créatures et sa création.

 

Les hommes que Dieu a dotés d’un pouvoir ne doivent jamais oublier la fragilité de leur personne. Et l’ironie facétieuse de leur faiblesse. En fait tout le pouvoir appartient à celui qui a crée le pouvoir lui-même. Un bon lieutenant de Dieu sur terre, ne sera jamais vaniteux, ni même satisfait de sa personne. Il ne sera jamais une source de mal, sachant qu’il va rendre compte ; et le problème est que la date de cette comparution devant le juge est inconnue. Elle varie entre tout de suite et plus tard. Nul ne peut être sûr d’inspirer à nouveau, quand il venait de faire une expiration. L’homme est un animal faible, vaniteux, oppressif et tyrannique.

 

La mort d’un homme consiste non seulement en sa disparition physique, mais dans la malédiction les souffrances et la honte qu’il apporte au genre humain. Il manifeste ainsi le plus haut degré d’ingratitude, pour ceux qui l’ont reçu, quand il n’était qu’une larve, et qui le prendront en charge pour le dissimuler, quand il ne sera plus qu’un cadavre nauséabond.

 

A quoi serviraient tous les trésors du monde, quand ils vous poussent à vous écarter des êtres qui vous étaient chers ?

Je ne pu m’empêcher de penser à mes amis et en même temps d’un vieil adage de chez nous qui dit que « Quand l’amitié se casse, elle est comme le verre. ».

Et j’ajoutai intérieurement : « Mais quand un être cher commet une faute une fois, ses bienfaits antérieurs viennent à son secours. »

 

Je vais toujours vous aimer mes anciens compagnons, mais je vais m’écarter de votre chemin, pour ne pas fausser vos calculs, ou troubler votre bonheur.

 

Je remâchais toutes ces idées errant dans les vieilles rues de ma ville natale, sans reconnaître rien, ni personne. J’avais l’impression que les arbres touffues et aux feuilles vertes sans épines, étaient devenus des amas d’épines sans feuilles.

Tout avait changé aussi bien dans le fond que dans la forme.

 

Mes pas me portèrent inconsciemment vers l’état major de la gendarmerie.

Un soldat était de faction devant le camp. Il me reçu sèchement un kalachnikov pointé sur ma poitrine :

– Halte.

– Je veux voir le colonel Sidi Boujouma, s’il vous plait.

– Ok, attendez là bas. Votre nom ?

– Hanefi, répondis je.

 

Quelques minutes plus tard, je vis un gros homme dégringoler des escaliers et se précipiter vers moi.

Sidi était devenu un mastodonte de cent kilos. Il avait cinq rangées d’étoiles jaunes sur les épaules ; et était vraiment beau dans sa tenue camouflée.

Il me serra dans ses bras et j’ai manqué m’étouffer tellement il était fort.

Comme d’habitude, nous nous introduisîmes chacun à l’autre par les insultes d’usage :

–                                                                                     « Allah yens-khak ».

–                                                                                     – « Allah yens- khak inta »

 

Il m’entraîna au sein du camp et nous pénétrâmes dans une large salle, qui lui servait de bureau.

Les soldats se figeaient au garde à vous sur notre passage. Enfin un ami qui malgré l’embonpoint qui l’a déformé, est resté lui-même.

 

Sidi appuya sur un bouton, et presque aussitôt un soldat entra dans le grand bureau, portant un plateau sur lequel il y avait du zrig et du thé vert fumant.

 

– Alors connard, où es tu maintenant ?

– Connard toi-même gros lard. Je suis professeur quelque part dans cet univers infini.

 

Notre conversation était constamment coupée par les coups de téléphone que Sidi recevait. Incontestablement mon ami était devenu une personnalité de très haut niveau.

Les soldats entraient les uns après les autres, pour lui remettre des papiers, et qu’ils déposaient très respectueusement sur son bureau.

 

-Mon colonel, le général S. à la porte.

Avant que le soldat n’ait terminé sa phrase, un homme couvert de toutes les médailles et toutes les distinctions de la terre fit irruption dans la salle. Sidi lui fit l’accolade après s’être figé au garde à vous.

Un dialogue militaire s’engagea entre les deux hommes. Tous les mots qui sortaient de leurs bouches étaient relatifs à l’extinction de la race humaine : les chars, tanks…troupes…blindés…pelotons…force de frappe…

 

Je nageais dans le fauteuil énorme dans lequel Sidi m’avait invité à m’asseoir. Peut être mon ami allait il me présenter à ce général. C’était la première fois que je voyais un général de si près. Il n’en fut rien. Les deux hommes se levèrent presque en même temps et se dirigèrent vers la sortie. Sans m’adresser la moindre parole.

 

Je restais là changeant de position à chaque fois pour ne pas ankyloser mes membres transis par le froid. Une heure deux heures…

Un capitaine à l’air très satisfait des plis de sa tenue et qu’il ne cesse de regarder, entra dans le grand bureau du colonel.

Il fouilla quelques dossiers posés sur la grande table, comme si je n’existais pas. Puis soudain comme s’il me voyait pour la première fois il dit au caporal planté devant lui : « Qu’est ce qu’il fout là choui là. ».

– « chai pas ptaine. ». J’avais presque entendu “putaine.” Curieuse façon d’interpeller un supérieur.

 Je me raclai la gorge avant de lui dire : je suis un ami du colonel Sidi. J’étais avec lui et j’attends son retour pour prendre congé.

 

Le capitaine éclata de rire.

– Attendre son retour dans une semaine ! Le colonel est en route vers le nord du pays, il doit assister à la sortie d’une nouvelle promotion de soldats.

 

Je me levai péniblement, tel un homme de soixante dix ans.

Il me semblait que le sol se dérobait sous mes pieds. Encore une fois mes calculs étaient complètement erronés. Entre mes anciens amis et moi, un grand fossé s’était creusé. Nous sommes désormais dans deux mondes différents.

Je n’ai pas pu franchir le seuil de l’adolescence, alors qu’ils ont complètement sacrifié le passé, pour l’intérêt du présent.

Depuis ma plus tendre enfance, j’avais une aversion très grande pour deux éléments que les hommes convoitent et pour lesquels ils sont prêts à se tuer : le pouvoir et la fortune.

 

Mon ami Sidi à un moment de surprise, s’est précipité vers ce vestige du passé que je représentais pour lui, quand le soldat de faction avait prononcé mon nom, mais tout de suite, il est replongé dans son vrai monde. Pour le colonel, j’étais une parenthèse, fermée naturellement. Nos chemins étaient différents ; tandis que je prêchais la paix, son travail à lui était de préparer la guerre.

 


                        

 

                             Le prix de la vie.

 

J’attendais patiemment mon tour pour entrer dans la salle de consultation.

Une dame parlait avec le docteur à l’intérieur, et par la porte laissée entre baillée par l’infirmière, nous pouvions clairement entendre le dialogue entre le médecin et la patiente.

– Docteur, je n’ai plus d’argent. C’est la cinquième fois que je suis venue, et à chaque fois j’avais payé uniquement pour entrer.

– Madame, ce n’est pas ma faute, si vous ne pouvez payer votre traitement. Excusez moi j’ai du travail.

– Mais docteur, peut être je vais mourir !

-Allez à l’hôpital de l’Etat, ils vous soigneront.

– Ils m’ont dit que mon rendez vous sera au plus vite dans six mois. D’ici là, je serai probablement morte.

– C’est normal, il y a des dizaines de patients avant vous.

-Appelez le suivant.

 

Une dame d’une soixantaine d’années sortit du cabinet du docteur, essuyant une larme de désespoir, le dos voûté sous le poids du désespoir. Et je fus invité à entrer après elle.

 

Je failli crier de surprise.

Derrière les lunettes de l’auguste médecin, je reconnu une mine bien familière et que je ne pouvais oublier…Bouna, mon ancien ami Bouna. Il était devenu médecin et se mouvait aisément dans sa blouse flambant neuf.

 

Il me reconnu à son tour et contourna sa table pour me prendre la main, arborant un large sourire.

-Hanefi ! Quelle surprise. D’où sors tu ?

– Je sors d’un mal au ventre après avoir mangé tout un quartier de mouton chez Matala.

-Matala, il est vivant ce vieux renard ?

-Bien sûr, c’est un commerçant de gros, qui ne se plaint pas de son sort. J’ai déjeuné avec lui hier. Il a deux enfants superbes et une charmante épouse.

– Bon voyons de quoi te plains-tu ? Je vais demander au caissier de te rembourser les frais de visites. On ne paie pas un ami.

-Non merci Bouna, je suis assez aisé pour payer, mais dis moi, la vieille qui est sortie tout à l’heure, tu ne pouvais pas l’aider. Un peu comme ça pour l’amour de Dieu. J’ai eu l’impression qu’elle était bien en peine.

– Mon ami, on ne peut pas aider tout le monde. Le loyer est cher, nous payons des taxes très lourdes et il faut bien que le malade participe à ces dépenses.

-Même s’il n’a rien, même s’il doit mourir ?

-Il y a l’hôpital, il est presque gratuit. Il faut juste un peu de patience.

-mais mon ami, tous les médecins de l’hôpital, ont ouvert des cliniques privées et sacrifient leur travail public au profit du privé. N’es tu pas toi-même fonctionnaire de l’Etat ? Comme il est dix heures du matin, cette dame aurait dû te rencontrer à l’hôpital et gratuitement.

 

Je pus lire une lueur d’agacement dans les yeux de mon ancien ami. Apparemment, j’avais touché une zone taboue de sa vie privée.

–                                                                                     -Hanefi, je sais que tu cherche toujours à compliquer les choses décidément tu ne changeras jamais. Qu’est ce que tu as mon ami ?

–                                                                                     Je sortie de ma réflexion brutalement.

 

-En fait, je suis venu surtout pour te dire bonjour. J’ai juste un peu mal au ventre. Ce n’est pas grave.

 

Il griffonna une ordonnance et me la tendit, sans se départir de son large sourire bon enfant, que je lui toujours connu.

Ensuite, il m’accompagna jusqu’à la porte, l’air un peu gêné par la tournure prise par notre conversation.

 

Une fois dehors, je piquais une crise de colère et déchirai l’ordonnance.

Bouna as-tu fait le sermon d’Hippocrate, ou le sermon d’hypocrite ?

Jeter une vieille femme à ta porte, tout simplement parce qu’elle n’avait pas des sous pour se soigner. Quel ingrat ! C’est ainsi que le Seigneur t’a donné ces connaissances, pour en faire une vulgaire boutique. Une tire lire dans laquelle tu amasses le produit des souffrances d’êtres humains.

Peut-être as-tu oublié Bouna, le jour où toute l’école te lapidait, quand tu as uriné en classe, aurais tu voulu en ce moment que Hamza et moi, nous aurions exigé que tu payes, pour que nous venions à ton secours.

N’est ce pas avec les contributions diverses de tous ces pauvres qui viennent mourir à ta porte, que tu es devenu ce que tu es ?

Qu’est ce que tu leur offre en échange ?

 

Heureusement Bouna que tu ne pas m’as invité à déjeuner chez toi. Je n’aurais pas pu avaler une nourriture distillée de la souffrance et des plaintes de malades.

 

Ce matin là, j’étais dégoûté par la vie. Se peut il que les hommes n’aient rien conservé de leur humanité. Vers quel avenir sombre se dirige cette société, quand chacun de ses membres, n’a plus qu’un seul soucis : accaparer toute la subsistance des autres ?

Je rencontre des cadres hautement cultivés, mais qui n’ont aucune éducation, aucun principe moral.

 

 Et avec ça, ils pensent qu’ils sont les « bâtisseurs » du pays. Ils ne sont en fait que le produit de cette nation, le sacrifice que ce pauvre peuple a fait dans l’espoir d’être un jour soutenu par ceux là mêmes qui sont en train de le déchiqueter avec les dents qu’il leur a fait pousser.

 

J’avais l’impression que notre société traditionnelle, était comme un tronc d’arbre, qui bien qu’apparemment debout et en bonne forme, était rongé par les termites de l’intérieur.

 

Mes pas me portèrent vers la maison de Matala.

Je sentais que chez moi m’étais hostile. Je côtoyais des abîmes de corruption, d’égoïsme, de corruption de mensonges et d’immoralité.

 

Je pensais avec une nostalgie douloureuse au passé. J’avais la terrible sensation que des changements irréversibles sont en train de se produire dans notre vieille société bédouine, et que ces changements sonnent le glas de nos valeurs et de nos traditions.

J’avais presque envie de pleurer pour sentir un soulagement dans ma poitrine opprimée ; mais les larmes ne venaient pas, et ma respiration n’en était que plus lourde et plus difficile.

J’ai toujours pensé que l’essence même de la nature humaine, aspirait naturellement à une vie terrestre simple, pieuse et équilibrée, c’était là à mon avis la vraie source  du vrai bonheur.

Je me heurtai ainsi au mur impitoyable d’une réalité, que peut être je ne pourrais jamais comprendre avant ma mort.

 

Que deviennent ceux qui sont partis ? Et que devient tout ce qu’ils ont édifié ?

Est il possible que ceux qui viennent abolissent sans scrupules et sans laisser de traces ce en quoi des générations entières ont cru comme en une religion ?

Je constatais presque avec surprise que les animaux sont plus fidèles que les hommes. Ils ne falsifient jamais les traditions de leurs prédécesseurs ; sauf quand leur comportement primitif est manipulé par la main de l’homme.


Slemli était assis devant moi. Il était silencieux et réfléchissait profondément à toutes les choses que je venais de lui raconter concernant notre ancien groupe.

Il était presque furieux quand je lui ai conté la visite que j’avais effectuée chez son excellence notre ami ministre et l’humiliation douloureuse qu’il m’a fait endurée.

– Mais pourquoi tu es allé le voir ? C’est bien fait pour toi. Pourquoi ? 

 – Et comment pouvais je deviner qu’il allait me recevoir de la sorte. C’est un ami un frère.

 

Nous sommes levés presque simultanément du banc sur lequel nous étions assis et nous nous sommes mis à déambuler dans les ruelles de notre vieux quartier. Chaque grain de poussière dans ce coin de la ville, nous rappelait les innombrables escapades et les jeux bruyants et joyeux de notre enfance. Nous n’avions pas besoin de parler, pour évoquer ces souvenirs. Ils étaient là vivants et palpitants devant nos yeux.

C’était presque pour Slemli et moi un pèlerinage dans les lieux les plus chers à nos âmes attristées par la disparition de tout un monde qui luttait encore dans nos mémoires pour échapper à la dissolution dans le monde de l’oubli.

 

Ce matin, quand j’ai appris que mon cher ami Slemli était revenu de l’étranger, où il travaillait depuis plusieurs années, un espoir fou s’était emparé de moi. Slemli est un homme qui ne changerait sous aucune condition. Il avait la noblesse dans les veines et le vrai sang ne pourrit jamais.

– On rentre chez moi. Madame doit nous attendre pour le déjeuner.

– «  Madame »… Slemli était marié à une jeune femme européenne. Elle était très gentille, toujours souriante, mais la pauvre, devait faire de efforts énormes pour s’adapter à notre société. Les exercices de s’asseoir sur une natte à même le sol, manger avec la main, boire le thé sans relâche, avec chaque visiteur venu lui souhaiter la bien venue, étaient pour elle autant de supplices qu’elle essayait bravement de surmonter, sans jamais se départir de son sourire gentil, mais contraint.

 

– Slem, pourquoi tu as épousé une étrangère ?

– Peut être devrais je te consulter pour le choix de mon épouse ? Vieux dépassé.

 – Non mais je pense que la pauvre risque de souffrir dans notre société. As-tu imaginé comment elle pourra manger le « Aiche » quand tu iras chez toi en brousse. Comment tu peux la faire vivre dans des lieux, où les seules toilettes existantes sont les abris derrière les arbres ? Comment elle peut lutter au cours d’une violente tempête pour maintenir une tente en place ?

– Je l’ai choisie exactement pour cela. En plus du fait que je l’aime beaucoup, je sais qu’elle rêve de vivre la vie du désert.

– Et qu’est ce que tu vas faire maintenant comme travail ?

– J’ai déjà un contrat avec une société au nord, qui m’a offert des propositions avantageuses, mais d’abord, je vais aller au village pour saluer ma mère et mes oncles.

 

Au cours de son absence, son père était mort, lui laissant beaucoup de chameaux et surtout d’anciennes maisons, qui valaient maintenant leur pesant d’or.

– Slemli, tu te souviens de Lebat, notre maître ?

– « Mseykine ». Comment il va ? Est il vivant ?

– Non seulement il est vivant, mais il habite dans la maison qui est devant toi, en face.

– Allons lui rendre visite. C’est la moindre chose que nous pouvons faire, pour le remercier des efforts énormes qu’il a déployé pour nettoyer nos cerveaux de l’ignorance.


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

             Ceux qui ont tout donné et rien reçu.

 

Slemli et moi avions les yeux pleins de larmes. La loque humaine qui était devant nous, était l’artisan de nos personnalités intellectuelles et morales. Celui qui a passé toute sa vie à tresser les compétences des futures générations, que nous sommes, était devenu maintenant une vieille chose dérisoire, qui n’avait même plus la force de penser.

Monsieur Lebat, avait fait un gros effort, pour se vêtir de la dignité que nous lui avons toujours connue, pour nous recevoir.

Mais son environnement le trahissait. La pauvre chaumière dans laquelle il était confiné avec sa famille, en disait long sur le sort que cette société réservait au maître. Nous pouvions presque entendre ses os craquer sous son vieux boubou, quand il s’est levé pour nous étaler la seule couverture décente de la maison.

Certainement que ce pauvre bijou ne sortait que dans de rares occasions ou pendant la période de grand froid.

Il avait chaussé des chaussures de « Rye », comme nous les appelons chez nous. Les chaussures des plus pauvres parmi les pauvres.

 

– Ah ! Que je suis content de vous voir ! Alors comment ça va les affreux ?

Je ne pu m’empêcher de frissonner quand le maître tendit la main vers moi. Jamais ancien élève de Lebat ne pouvait oublier le pouvoir de ces ongles maintenant pliés par le temps et qui transperçaient le cartilage de l’oreille de tout celui qui ne pouvait répondre à temps à une question, ou qui s’est hasardé à faire le pitre pendant les courtes sortie du maître.

 

Le maître en bon mauritanien, voulait coûte que coûte nous recevoir selon les traditions. Il sorti un vieux couteau de sa poche, et se dirigea vers la vieille chèvre attachée au coin de la cour, pour l’égorger. Elle était probablement la seule possibilité pour lui de voir la « blancheur du lait. ».

Il pouvait à peine se lever, tellement il était faible. La malnutrition et les soucis constants d’une société devenue de plus en plus difficile et de plus en plus égoïste, avaient eu raison des dernières énergies du vieil homme.

 

Nous précipitâmes et le retînmes pour l’empêcher de commettre son généreux crime. Pendant longtemps, nous dûment nous suspendre, avec toutes nos forces au bras décharné et tout ratatiné de notre ancien professeur pour le convaincre de renoncer à ce sacrifice inutile.

 

Pour lui faire sentir que nous sommes toujours ses petits qu’il a patiemment modelés de ses mains, Slemli se précipita vers le matériel à faire le thé posé dans un coin et se mit en devoir de faire le breuvage national.

– Hanefi, me dit il amène moi la menthe de la boutique voisine.

Je suis sorti pour acheter de la menthe, sous les protestations du vieux qui voulait aller lui-même faire la commission.

Par le plus heureux des hasards, il y avait un vendeur de « méchoui » à coté de la boutique, et je pu ainsi acheter un grand quartier de viande grillée que je rapportai enveloppé dans un grand papier de ciment de Mauritanie.

 

L’épouse de monsieur Lebat ses enfants, se joignirent à nous, et nous mangeâmes, comme jamais nous ne l’avons fait, dans une ambiance qui me rappelait autrefois, quand chez nous tout le monde vivait ensemble.

La plupart de nos discussions ont porté sur le passé.

Nous évoquâmes les heureux jours où nous avions encore des rêves de voir l’indépendance consolider nos valeurs et nos traditions.

La désillusion, est venue juste après que l’argent a remplacé les échanges simples et utilitaires. Ce nouveau patron de la scène, balaya tous les scrupules et tous les principes.

 

«  Ma retraite était un leurre. J’ai un petit pécule trimestriel, que je ne pouvais obtenir, qu’au prix de péripéties incroyables et à travers des labyrinthes de corruptions, qui feraient honte à « Are » lui-même. Al hamdulillah de toute façon.

Nous avons récolté ce que d’autres ont moissonné. Al hamdullilah. Que nos frères obtiennent ce que nous n’avons pu obtenir.

Ce qui m’inquiète, mes enfants, c’est que la construction des hommes doit primer celles des immeubles. Le ciment d’une société ce sont ses bonnes mœurs et la justice entre ses citoyens.

Une fois que la priorité dans une société est donnée à ceux qui flattent et mentent, aux hypocrites qui n’hésitent devant aucune bassesse pour parvenir à leurs buts impropres et injustes ; ce sera la fin de cette société. Je souhaite qu’Allah éloigne de nous ces fléaux du monde moderne, qui mécanise tout sur son passage.

 

Ce thé pris avec notre vieux maître, nous rappela bien des moments passés. Sa vieille personne chevrotante était un vestige d’un passé encore très proche. Labat était auréolé d’une étoile de vertu, qui se dissolvait progressivement dans un océan de ténèbres, à la fin incertaine et inquiétante.

      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

              Lettre à Allah Seigneur des mondes.

 

La louange est à Toi, Allah. Nous Te remercions, nous demandons Ton aide, Ton pardon. Nous demandons Ta protection, Seigneur contre le mal enfoui dans nos personnes et au fond de nos entrailles, contre celui causé par nos mauvais actes.

 

Celui qui est guidé par Toi, ne perdra jamais le chemin, et celui que Tu égares ne sera guidé par aucune autre force au monde.

 

Maître ce n’est pas à Toi que j’écris, mais à moi-même. Loué sois-Tu, et béni soit Ton nom. Tu es celui qui connaît ce que je pense avant que je ne le pense. Tu m’as crée à partir de rien et

Tu m’as donné le pouvoir de penser et de juger. Tu m’as insufflé l’amour du bien et l’aversion du mal, du blâmable.

Tu m’as doté du pouvoir d’approuver ou de désapprouver le comportement de ces créatures que sont les hommes.

Tu m’as donné assez de vie, pour voir tout ce que j’ai vu.

Des tas de métamorphoses se sont déroulés sous mes yeux.

J’ai vu des enfants devenir adultes, des riches devenir pauvres, et des pauvres entasser les richesses de ce monde. J’ai vu l’impuissance de ceux qui naguère étaient les maîtres absolus de l’arène et qui ont tout perdu, biens et pouvoir, avant de croupir dans la misère, l’humiliation et le mépris des autres. J’ai vu ceux qui débordant de santé et de force hier, devenir des loques humaines, avant d’être engloutis à jamais dans les profondeurs noires et nauséabondes des tombes.

 

Celui qui connaît Dieu et ses attributs, connaît donc l’alfa et l’omega de la réalité, et par conséquent ne peut s’égarer. Il méditera sur les secrets de l’univers, pour aboutir à la puissance et à la grandeur du Seigneur des mondes visibles, et des mystères; Celui que rien ne peut égaler, ceci est l’aboutissement du vrai bonheur.

 

 

Par ton infinie miséricorde, tu m’as préservé de cette cupidité et de cette déchéance morale, qui ont perdu beaucoup d’homme.

Tu m’as sauvé par ma petitesse et mon peu d’importance.

Tu as fait mon Dieu, que durant toute ma vie, je suis resté le petit élève, qui est resté assis, impuissant et perplexe, dans la grande classe de la vie. Un spectateur qui a suivi, émerveillé dans sa tristesse, les leçons qui lui ont permis de chanter ta puissance et ta grandeur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Signification.

 

Voici à peu près la signification des mots contenus dans ce roman.

 

Sellala : Personne qu’on dit capable de sucer le sang des autres par le simple regard.

 

Hajjab : charlatan qui prétend pouvoir guérir, et connaitre le monde du mystère.

 

Lemsa : crépuscule.

 

Khalva : angle de la tente, attaché par une corde.

 

Dem el madhbah : place où le sang d’un animal a coulé.

 

Avernanes : euphorbes.

 

Attila : arbuste duquel les Mauritaniens prennent des cure dents.

 

Lev’a : vipère.

 

La-ilaha illalah : il n’y a de dieu que Dieu.

 

Lemtarnech : mot à mot : le riche.

 

Tarkiyas : tapis souvent originaires de Turquie.

 

Zrig : boisson typiquement mauritanienne composée d’eau de lait et de sucre.

 

Méchoui : viande grillée sur charbon ou dans la terre.

 

Ardine : instrument de musique utilisé par les femmes en Mauritanie.

 

Vakou : chant guerrier, qui avivait le sentiment de courage chez les hommes.

 

Tidinit : instrument de musique utilisé par les hommes.

 

T-hédina : chant épique qui relate les bravoures d’une tribu et ses moments de gloire.

 

Lessem : baptême qui a lieu au septième jour après la naissance.

 

El varkha : la bâtarde.

 

Ez-ziyyana : la circoncision.

 

Zeyyan : celui qui pratique la circoncision.

 

Haouli : je souhaite.

 

Bouroural walideyn : obéissance aux parents, souvent liée de pair avec l’obeissance au Seigneur.

 

Bourour : l’obéissance aux parents et le bien qu’on leur fait.

 

Kara oum krara : nom mythique d’une femme démon, dont la seule sonorité fait peur aux enfants.

 

Zlalem : les lézards.

 

Mouzeynine : les circoncis.

 

Av-garich : les adolescent, les braves.

 

Lestiqlal : l’indépendance.

 

Sirwal : le pantalon.

 

Less- toumbé : ou “laisse tomber”, long pantalon noir ou blanc que les mauritaniens arboraient avec orgueil aux années de l’indépendance.

 

Shi kla : chocolat.

 

Metbaras : mot à mot veut dire le “Bougeant”.

 

Boujaranes : les scarabées sacrés.

 

Mouchiates : les enfants en ces temps pensaient qu’il existait ce peuple anthropophage entre la ville et l’océan.

 

Gossi :   nourriture de  riz et de lait.

 

Assalamu aleykum : salutations que la paix soit sur vous.

 

Wa- leykum salam : et que la paix soit sur vous aussi.

Dwa el hassen : le remède du talisman.

 

Tadit : récipient allongé en bois dans lequel on trayait les vaches et les chèvres.

 

El khadem : la servante. Propriété de ses maîtres.

 

Chenna : tam-tam que les jeunes filles des villages anciens confectionnaient sur un “Mehraz” ou mortier sur l’ouverture duquel on tend la peau encore humide d’un animal.

 

Jaria : une servante prise comme épouse par son maître.

 

Vrig : village maure composé d’une suite de tentes.

 

Hawdej : siège couvert placé sur le dos du chameau et dans lequel on installait les femmes pendant le voyage ou durant le mariage pour faire la parade nuptiale.

 

Guerba : une outre de peau de chèvre dans laquelle on met l’eau.

 

Batah : nom célèbre qu’on donne généralement au chien en brousse.

Quand on dit à quelqu’un ” Que Batah lèche ta bouche”, c’est généralement quand cette personne a proféré une mauvaise chose pour nous.

 

Lanahi walamountahi : sans aucune forme de surveillance.

 

Hartani : ancien esclave affranchi.

 

Hartaniya : ancienne esclave affranchie.

 

Mousrane : boyaux de l’animal.

 

Tayhane : pancreas

 

Moukh : moelle.

 

Meylaq : récipient dans lequel mange le chien

 

Kadihines : ancien  mouvement étudiant de l’opposition.

 

Ente mabloug : tu es arrogant.

Kmame : extrémités inférieures du boubou.

 

Asr : groupe d’âge.

 

Snadra : soldats.

 

Abtal : les héros

 

Ehel lekhle : les diables (gens de la brousse).

 

Verres de 8 : petits verres de thé marqués d’un 8 sur le fond et qui sont considérés comme étant la meilleure qualité de verres.

 

Mdawwakh : envie de boire le thé. La privation de thé donne des maux de tête violents, qui ne disparaissent qu’en prenant cette boisson.

 

Rahla : selle qu’on place sur le chameau.

 

Allah yens-khak : insulte qui veut dire que Dieu te vilipende. Mais chez nous c’est la façon la plus courante de se saluer entre amis quand ils ne se sont pas vus depuis longtemps.

 

Mseykine : le pauvre. Ce mot est souvent utilisé en hassaniya pour exprimer la nostalgie de quelqu’un.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Table du contenu                                      page.

 

La clique…………………………………………..2

L’expédition……………………………………..8

Ahmed Lemtarnech……………………………16

La Sellala………………………………………22

Ez-ziyyana……………………………………..25

Lestiqlal………………………………………..33

Buna a uriné en classe…………………………40

La mer…………………………………………43

Confusion à l’hôpital………………………….48

Le secret de la Sellala…………………………51

Le collège de garçons…………………………59

L’arrivée de mon père…………………………66

La grève………………………………………..70

Les gardes arrivent……………………………..75

Des centaines de morts et des milliers de

blessés………………………………………….80

La fin d’un grand homme………………………84

La voie du Paradis est parsemée

d’épines…………………………………………88

une nuit pas comme les autres………………….95

Les deux visages d’un ministre………………….99

Un départ qui n’a pas laissé de traces………….104

champ de bataille……………………………….112

le prix de la vie…………………………………120

Ceux qui ont tout donné et

rien reçu………………………………………..126

Lettre à Allah, Seigneur des mondes……………129

glossaire………………………………………..130